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La chanson actuelle francophone depuis les années 1970: un survol


par François Tremblay, franc.tremblay@sympatico.ca

En quoi consiste la chanson actuelle? Il s'agit d'un mariage entre la chanson et la musique d'une certaine avant-garde, qui a été désignée par l'appellation "actuelle" depuis qu'un festival portant ce nom a vu le jour à Victoriaville, Québec. La musique actuelle n'est pas un genre à proprement parler mais se veut plutôt multiforme, se ressourçant aux musiques les plus diverses et se dotant ainsi d'un caractère expérimental plus ou moins prononcé. Puisque tout est acceptable en musique actuelle, la chanson, qui a toujours été omniprésente dans le monde musical francophone, s'y est taillé une place.

Les premières manifestations de ce nouveau genre de chanson apparaissent au courant des années soixante-dix à Montréal, qui est le théâtre d'un bouillonnement culturel sans précédent en musique. Plusieurs musiciens aux mêmes préoccupations s'associent dans un projet baptisé Le centre d'essai Le Conventum. En 1977, un premier disque paraît sous le nom Conventum: il s'agit de À l'affût d'un complot. On retrouve six musiciens sur l'album en plus de quelques collaborateurs. La musique est surtout acoustique, agrémentée de guitare et de basse électriques. Elle est dense, sans être surchargée: les lignes mélodiques s'entrecroisent avec une maîtrise inégalée à l'époque, le tout dans un style combinant la musique progressive, le folklore traditionnel et la musique classique. Plusieurs de ces musiques sont composées pour des films: L'eau chaude, l'eau frette d'André Forcier; Jos Carbone de Hughes Tremblay; Une semaine dans la vie des camarades des frères Gagné. L'audace est poussée jusqu'à l'inclusion de paroles sur trois pièces: «Les criticotteuses», «À l'affût d'un complot», «La bataille».

Les textes, autant récités que chantés, sont de la plume d'Alain-Arthur Painchaud et d'André Duchesne. Ils se veulent en quelque sorte la chronique de la société telle qu'on la vit à l'époque; à saveur polémiste mais de nature poétique, ils sont échafaudés tels des contes. En effet, les formes traditionnelles québécoises sont présentes autant musicalement que textuellement et constituent une toile de fond de cet album. Le titre de «récitant-délinquant» dont s'affuble Alain-Arthur Painchaud n'y est pas pour rien. Il faut se rappeler qu'à l'époque, au Québec, les tentatives pour se réapproprier le folklore sont nombreuses: face à l'industrialisation accélérée et à la déshumanisation de la société qui en résulte, on prône le retour à la terre comme alternative, de même que tout ce qui s'y rattache. La réédition de À l'affût d'un complot contient même un conte plus traditionnel enregistré en public la même année: «Frappe-à-bord». En 1979, pour le second et dernier album de Conventum: Le bureau central des utopies, on retrouve un seul texte écrit et chanté par André Duchesne. Le départ de Painchaud fait pencher le groupe vers une approche plus instrumentale, quoique l'effort est toujours présent pour fusionner les musiques traditionnelles et progressives.

Coïncidemment, un phénomène parallèle se produit en France pendant les années soixante-dix. Là, un travail semblable de mariage des musiques d'avant-garde à des textes poétiques est effectué par le groupe d'Albert Marcoeur et par le groupe Étron Fou Leloublan. Leurs musiques sont beaucoup plus rythmées car elles sont plus redevables au rock et au jazz. Les textes sont porteurs d'une poésie se rapprochant du surréalisme tout en intégrant une certaine réflexion sociale. Les musiciens français et québécois, même s'ils évoluent dans un territoire musical semblable, ne prendront contact entre eux que dans la décennie suivante au gré de tournées et de connaissances communes.

Après l'expérience de Conventum, les musiciens continuent à expérimenter séparément. Un ex-Conventum, René Lussier, produira un album instrumental intitulé Fin du travail, fruit de quelques années d'expérimentations et de travail pour le cinéma. Un an plus tard, en 1984, sort le premier album solo d'André Duchesne: Le temps des bombes. Comportant presqu'exclusivement des chansons et avec la participation de René Lussier, cet album est aussi l'occasion pour Duchesne de publier son travail avec les frères Gagné, cinéastes de métier: en effet, la moitié des pièces ont été composées pour un de leur films: «La couleur encerclée». De tous les albums d'André Duchesne, Le temps des bombes est celui qui se consacre le plus à la chanson. Après quelques projets instrumentaux, il signe au début des années 1990 Le royaume ou l'asile, autre trame sonore pour les frères Gagné sur laquelle on retrouve deux nouvelles chansons. Puis en 1992, paraît Locomotive, album de style hard rock progressif, partagé entre les instrumentaux et les pièces avec textes. Chantés ou récités, les textes de Duchesne sont ancrés dans la contestation: de Conventum à Locomotive existe un souci de dénonciation des injustices sociales. Toutefois, dans l'oeuvre quasi-instrumentale L' ou 'L, l'écriture lorgne plus du côté de la littérature de science-fiction (une des passions de l'auteur), tout en conservant son aspect contestataire.

De son côté, René Lussier n'abordera la chanson qu'indirectement pendant la décennie qui suit la parution de son premier album solo. C'est dans le contexte des Granules, duo "bicéphale" avec Jean Derome, que l'on retrouve quelques chansons (écrites par les deux) au ton plutôt humoristique qui ne sont pas sans rappeler l'humour irrévérencieux d'un Plume Latraverse: «Si tu t'ennuies du temps», «'hante ta chanson», «Nombril fusil», «La bombe», «La fin du monde». Si Lussier ne s'intéresse pas directement à la chanson, il va toutefois accorder un rôle prépondérant à la voix telle qu'elle est parlée couramment dans les diverses régions du Québec. Sa technique, qui consiste à transcrire le rythme et la mélodie des conversations enregistrées pour les faire jouer par des instruments, aura pour aboutissement une pièce composée pour la radio: Le trésor de la langue qui sera ensuite endisquée. Lussier continuera à utiliser cette technique dans de nombreux travaux, dont les plus récents sont regroupés sur l'album Trois histoires.

Durant les années 1980 apparaît un groupe composé exclusivement de femmes et portant un nom ironique (rappelant une certaine marque de soutien-gorge): Wondeurbrass. D'abord un sextuor composé de cuivres et d'instruments électriques et acoustiques, le groupe grave l'album Ravir, partagé entre les pièces instrumentales et celles accompagnées de textes récités ou chantés. C'est un premier effort prometteur qui se distingue dans le paysage musical montréalais par une écriture qui fait appel au rock, au jazz et aux musiques du monde, le tout sous le signe de la spontanéité. Par exemple, on navigue entre la forme semi-improvisée de «Gina et Majorettes» et la rythmique lourde, plutôt rock, de «It's insane». Après quelques changements, un second effort paraît en 1987: Simoneda, reine des esclaves. Le groupe est maintenant un quatuor: Joane Hétu (sax, voix), Diane Labrosse (claviers, voix), Danielle P. Roger (batterie, voix) et Marie Trudeau (basse). Les textes sont omniprésents et la musique, qui comporte moins de cuivres, est encore plus axée sur le rythme à tendance rock. Dans les deux albums, les textes sont généralement de nature personnelle et relatent des histoires d'amour, des désirs, des frustrations, des anecdotes: tout cela bien entendu dans une perspective féminine pas très conformiste.

Les trois compositrices du groupe (Hétu, Labrosse, Roger) produiront entretemps un album à saveur électronique "kitsch" et humoristique sous le nom Les Poules (contes de l'amère loi). Ce disque, plus expérimental car dominé par les synthétiseurs, demeure toutefois accessible par son caractère ludique et presque enfantin. Après quelques années de silence, Wondeurbrass renaît sous le nom de Justine en 1990 avec l'album (Suite). La formation est la même: cependant, au sein de Justine, les quatre musiciennes parviennent à équilibrer la musique et les textes avec un savoir-faire remarquable, et cela résulte en une musique unique et audacieuse. (Suite) est une sorte d'album-concept: le but de ce disque est d'effectuer une longue suite (au sens musical du mot) dans laquelle les différentes pièces se supportent les unes les autres tout en conservant leur intégrité. Voici ce qu'en dit le texte accompagnant le livret: «Les suites que nous proposons ici sont faites en courbes et en détours (comme autant d'itinéraires complexes à suivre)». Le mot «suite» est aussi invoqué dans le sens de «ce qui suit», autrement dit l'étape succédant à Wondeurbrass. Pour ce qui est du sentiment d'unité qui domine l'album, on l'explique de cette façon: «Des thèmes sont amorcés (...), remaniés (...), revêtant parfois la forme de variations sur le thème (...)». Un exemple de cette démarche est la pièce «Vous en avez» qui succède à la pièce «Nous en avons».

Cet excellent travail se poursuivra sur Langages fantastiques, second effort de Justine. Paru quatre ans plus tard, il revêt toutefois une forme plus traditionnelle car on n'y reprend pas le concept de la «suite». Les compositions sont tout de même réalisées selon la même méthode: des fragments musicaux et textuels retravaillés par l'improvisation, en somme: un «work-in-progress». Entre les deux albums de Justine, le trio Hétu-Labrosse-Roger a créé une oeuvre en compagnie de deux musiciennes qui avaient participé au disque (Suite): Zeena Parkins et Tenko. Le projet La légende de la pluie a été présenté au festival Montréal Musiques Actuelles en 1990 et s'accompagnait pour l'occasion de performances. Il s'agit essentiellement d'une série de vignettes qui associent les changements du temps à des changements d'humeur. Par exemple: «L'attente» fait référence autant à cet état qui précède l'arrivée du mauvais temps qu'au désir d'une personne chère qui est absente. Par la suite, au cours des années quatre-vingt-dix, trois musiciennes de Justine ont tour à tour réalisé un album solo.

Danielle P. Roger a produit tout d'abord un conte musical en 1993: L'oreille enflée, auquel participaient entre autres André Duchesne, Joane Hétu et Diane Labrosse. Chaque musicien s'est vu confier un rôle particulier dans ce projet original qui renouvelait le genre du conte en musique et qui a réussi à rejoindre les auditeurs de tout âge. Diane Labrosse a produit en 1995 La face cachée des choses, album de pièces pour échantillonneur/synthétiseur, dont trois accompagnent des textes: «feu» «nénuphar» et «constellations». Soulignons ici la pochette particulièrement soignée conçue par Fabrizio Gilardino et Anna Morelli. Enfin, Joane Hétu endisquait en 1995 le projet Castor et compagnie, décrit par son auteure comme un «cycle de chansons d'amour». Cette suite de pièces explore la passion amoureuse entre deux personnes sous toutes ses formes. Le quatuor de musiciens de Castor et compagnie (dont fait partie Diane Labrosse) devrait lancer un nouveau disque au courant de l'année 1997.

D'autres parutions des années 1990 ont aussi contribué à l'évolution de la chanson actuelle. Vous seriez un ange de la poète et chanteuse Geneviève Letarte a beaucoup attiré l'attention lors de son lancement en 1990. On y retrouve plusieurs musiciens d'Ambiances Magnétiques, entre autres Diane Labrosse et René Lussier. L'ensemble du disque est éminemment accessible: une preuve que ces artistes essaient toujours de rester proches de leur environnement culturel. Au menu: chanson, rock, musiques ethniques, expérimentations. En 1992, paraît le premier (et dernier, car le groupe n'existe plus) disque du trio humoristique Les Pois Z'ont Rouges. Le bal des baleines met en vedette les textes truffés de calembours de Patricia Maurice, Nathalie Dion et Lucie Ouimet. La musique y est résolument actuelle: on y note la participation de Martin Tétreault aux tables tournantes. On pourrait également intégrer dans la chanson actuelle le travail de Michel Faubert qui réactualise les contes et chants traditionnels; son premier album Maudite mémoire a été réalisé en compagnie d'André Duchesne. L'oeuvre de Faubert s'inscrit d'une certaine manière en continuité avec le travail de Conventum: c'est une rencontre entre une musique sophistiquée (hard ou progressive) et le folklore québécois.

De l'autre côté de l'Atlantique, on retrouve un rescapé du groupe français Étron Fou Leloublan: Ferdinand Richard qui écrit des textes aussi uniques (sur la société, l'amour de soi, le mistral, les femmes ou le pouvoir) que la musique qu'il compose avec son groupe Les Philosophes. Deux albums à tendance rock surréaliste sont parus à ce jour: Enclume et Ensableur de portugaises. Enfin, mentionnons un détail plus anodin mais révélateur de l'absence d'élitisme de ces musiciens: la participation de René Lussier à l'album de Fred Fortin: Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron. Sur deux pièces, Lussier joue du daxophone: cet instrument avant-gardiste au possible s'intègre parfaitement dans les chansons ironiques et ludiques de Fortin. De par sa nature, la musique actuelle est appelée à évoluer constamment. Il y a fort à parier que les années à venir nous réservent d'autres surprises agréables de la part des artisans de la vibrante scène musicale montréalaise (et des autres régions du Québec, espérons-le).

DISCOGRAPHIE

Conventum:
À l'affût d'un complot (réédition 1996, Disques Kozak, KO 2506-2)
Le bureau central des utopies 1979 (réédition 1996, Disques Kozak, KO 2507-2)
André Duchesne:
Le temps des bombes (1996, Ambiances Magnétiques, AM 002, réédition)
Le royaume ou l'asile (1990, Ambiances Magnétiques, AM 019)
Locomotive (1992, Ambiances Magnétiques, AM 027)
L' ou 'L (1990, Les Disques Victo, cd 010)
René Lussier:
Fin du travail (1996, Ambiances Magnétiques, AM 000, réédition)
Le trésor de la langue (1989, Ambiances Magnétiques, AM 015)
Trois histoires (1996, Ambiances Magnétiques, AM 041)
Les Granules:
Au royaume du silencieux (1992, Ambiances Magnétiques, AM 018)
Pas encore réédités:
Soyez vigilants, restez vivants (1986, Ambiances Magnétiques, AM 005)
Le retour des granules (1987, Ambiances Magnétiques, AM 006)
Wondeurbrass et Les Poules (disques non réédités):
Ravir (1985, Ambiances Magnétiques, AM 007)
Simoneda, reine des esclaves (1987, Ambiances Magnétiques, AM 012)
Contes de l'amère loi (1986, Ambiances Magnétiques, AM 009)
Justine:
(Suite) (1990, Ambiances Magnétiques, AM 016)
Langages fantastiques (1994, Ambiances Magnétiques, AM 033)

Autres:

Geneviève Letarte:
Vous seriez un ange (1990, Ambiances Magnétiques, AM 020)
Joane Hétu:
Castor et compagnie (1995, Ambiances Magnétiques, AM 037)
Diane Labrosse:
Face cachée des choses (1995, Ambiances Magnétiques, AM 036)
Danielle P. Roger:
L'oreille enflée (1993, Archives Magnétiques, ARM 04)
Michel Faubert:
Maudite mémoire (1992, Ambiances Magnétiques, AM 021)
La légende de la pluie (1991, Ambiances Magnétiques, AM 026)
Pois Z'ont Rouges:
Le bal des baleines (1992, Disques Hybride, DHCD 101)
Étron Fou Leloublan:
(Coffret): réédition de 5 albums sur 3 disques compacts (Baillemont Productions 929)
Albert Marcoeur:
(Coffret): réédition de 4 albums sur 2 disques compacts (Baillemont Productions 905)
Ferdinand et les Philosophes:
Enclume (1991, Rec Rec Music, ReCDec 36)
Ensableur de portugaises (1994, Stupeur et trompette!, ST 1004)

Il existe un disque à prix abordable qui regroupe la plupart des musiciens mentionnés: Ambiances Magnétiques: la Bastringue migratoire vol.1 (AM 039).

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