Le coin des musicothérapeutes

Chant ou thérapie? L'éveil du soi qui chante


par Marie-Claude Denis

Comment dire l'équation vitale entre chanter et être? Comment dire que pour moi, apprendre à chanter et apprendre à être, sont la même chose? Comment rejoindre cette réalité faite d'ondes où attitude et mouvement s'unissent pour mettre au monde? Comment étayer la description de cette démarche ou, du simple fait d'ouvrir la bouche la vie se met à courir, à se montrer dans toutes ses tonalités, avec ses heurts et ses éclats, dans sa fluidité et ses blocages? Comment dire le chant sans pouvoir le chanter? Comment mettre en mots le chant de la vie? " Chant de la terre ". Celui que Pierre Morency traduit magnifiquement en parlant des oiseaux.

...L'oiseau, quand il chante, exprime un trop-plein de vie. Ces émois, ces affects, n'ont sans doute rien à voir avec ce qui nous remue, nous, mais pourquoi ne pourraient-ils pas traduire une forme de l'euphorie, un feu, une certaine chaleur d'être en vie ? Pourquoi les oiseaux seraient-ils insensibles à la musique qu'ils modulent? Pourquoi ne chanteraient-ils pas tout simplement parce que les étoiles naissent dans le brasier des galaxies, parce que tes constellations sont des troupeaux de guides, parce que chaque matin est le début du monde, parce que les feuillages, les vagues, les torrents sont musique, parce que les cellules de l'été sont en feu, parce que les champs ondulent et que les arbres respirent, parce que la lumière, même petite, fait chanter ce qui vole, ce qui est léger, ce qui déborde dans le vent ? (Lumière des oiseaux, p.l11-112)

Comment raconter que, dans la simple attaque de la première note chantée, la personne se dévoile toute entière dans son mode d'engagement habituel: doux, ferme, abrupte, confortable, insécure, inspiré, offert, retenu, apeuré, confiant, généreux, soumis, absorbé...

Que dire aussi de cet art de " recevoir le son " en l'émettant ? Où mieux, ailleurs que dans le chant, peut-on composer avec les paradoxes du être en soi tout en étant l'autre ? Du donner et du recevoir ? Du être infiniment dans l'instant présent en participant à l'éternité ? Chant, lieu de l'échange vital, rythmé de l'inspir et de l'expir, souffle de la vie.

Chant libre ou chant prisonnier, captif de nos douleurs enserrées dans la gorge, de notre mal à être rapetissant, de l'enfouissement de nos ardeurs égarées. Chant éteint par la peur d'être, d'être différent, d'être simplement et complètement soi. Chant asséché par le refus du plaisir des sens. Chant muet, traduisant la misère à vivre.

S'offrir au chant. À la découverte de sa propre vie. S'entendre, se sentir, avoir un écho direct de soi-même. Apprendre à chanter. Peut-on chanter autrement qu'avec son corps, avec son cur, avec son esprit, son intelligence ? Peut-on chanter sans âme ? Chanter, ne serait-ce pas être ?

Le chant touche, remue, inspire, choque, parle, secoue, adoucit. En vagues d'ondes, il traverse chanteur et écoutant les unissant dans l'univers.

Apprendre à chanter, c'est entrer à la découverte de ses ressources et ses limites, de ses rêves comme du réel franc. Apprendre à chanter, c'est mettre à l'unisson toutes les parties de son être. C'est apprendre à devenir pleinement soi, en relation.

Le chant débusque la tricherie, les emprunts, les masques. Combien de temps peut-on résister à grossir la voix pour prétendre en rejoindre des couleurs sombres? Comment persister à se vouloir mezzo, quand tout le plaisir et l'aise de la voix se retrouve dans le léger et l'aérien du soprano? Comment travailler de façon efficace à fabriquer des sons qui ne sont pas dans notre boutique? Le véritable apprentissage survient à même l'abandon, le laisser être. Un laisser être loin d'être passif: un abandon qui demande la présence absolue... pour être, justement.

Que demande-t-on aux thérapies si ce n'est de permettre à chaque personne de rejoindre son individualité et de lui redonner sa pleine expansion? Que la personne soit elle-même et vive toute la gamme de ses émotions, qu'elle aborde la tache de vivre de façon tonique et créative en utilisant ses ressources selon le caractère qui lui est unique? Qu'elle participe de tout son être à la Vie dont elle est?

On vient en thérapie pour soigner l'endolori, pour y voir comme en un tableau les enseignements de sa propre histoire, pour puiser force et sens en vue du parcours à venir. Ouvrir ce qui est fermé, attendre ce qui est en gestation, accueillir le potentiel autant que les fruits de la moisson : voilà des faits de thérapie. Que la vie y pétille, qu'elle s'y flétrisse, qu'elle y renaisse et qu'elle fleurisse : vibration d'ombres derrière lesquelles se cache le monde.

Naître et renaître encore de ces orages et de ces pluies, marcher gauchement mais aller devant dans l'aventure du devenir : serait-ce chanter la vie ou vivre son chant?

Que la thérapie soit chant ou que le chant soit thérapie : qu'importe l'angle ? Car vivre, c'est toujours découvrir le soi qui chante.

tiré de:
Interventions Sonores, publication québécoise de musicothérapie, Lévis, Qc, Canada
vol. 3,3 , Automne 1994, page 7

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