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Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise

Troisième partie
Nouvelles technologies, nouvelles mues des cultures et des générations
(1945-1975)

Chapitre 3

Les traditions éclatées par les courants pop américains: yéyés en marche vers le rock'n'roll québécois, des cabarets à la télévision aux palmarès pop

    Vers 1957-58 sont diffusés les premiers 45 tours de la culture «pop» québécoise, que l'on baptise «yéyé» en 1964. Ces chansons sont calquées sur toutes les tendances de la musique populaire américaine déjà propagée au Québec par la radio. Mais le tout nouveau phénomène rock'n'roll redonne de l'ampleur au mouvement. Le rock'n'roll naît d'une fusion révolutionnaire de traditions populaires noires et blanches dans la musique. Introduit par des artistes visionnaires comme Chuck Berry et Jerry Lee Lewis, le rock est popularisé par d'autres artistes «bêtes de scène» comme Elvis Presley. Le rock reflète les préoccupations de la plus jeune génération qui a créé le groupe social des adolescent-e-s, perpétuellement en recherche d'eux-mêmes au milieu d'une société d'abondance et de névrose culturelle. Il était inévitable qu'une autre génération de musiciens québécois prenne ce train en marche: l'audience du rock atteint tous les pays occidentaux, à partir de l'arrivée des Beatles et des Rolling Stones dans l'Angleterre des années 60.

    Selon la légende, «yéyé» serait une contraction française du «Yeah Yeah Yeah» extrait de la chanson des Beatles «She loves you». Au début, les disques pop québécois ne défoncent pas nécessairement les habitudes culturelles bien établies au Québec depuis les années '40. Ils présentent cependant deux faces nouvelles du discours musical populaire: des chanteurs interprètes de romances pour adolescents, traduites ou adaptées de l'anglais, et des chanteurs- fantaisistes en «duos rythmés». A la fin des années 50, les plus brillants exemples: Michel Louvain, Jean Lapointe et Jérôme Lemay (les Jérolas) et la toute jeune Ginette Reno, font leurs débuts sur les scènes de cabarets ou d'établissements dérivés: le Casa Loma, le Café Provincial. Les différents concours lancés à cette époque, comme «Les Découvertes de Jean Simon», et surtout la première chaîne de télévision privée du Québec, Télé-Métropole, fondée en 1961 par une équipe comprenant Robert L'Herbier, parachèvent ce nouveau réseau des variétés en musique et en chansons. Quelques maisons de disques québécoises s'impliquent dans la production de ces styles, dès le début de la décennie 60. Franco-Disques (p.-d.-g: Guy L'écuyer) et Trans-Canada (p.-d.-g.: Jean-Paul Rickter) sont rattachées au groupe éditorial Franco de Tony Caticchio, auteur-compositeur à succès dans la veine légère. Yvan Dufresne, directeur de la maison indépendante Jupiter, a «découvert» Michel Louvain en 1957 et a écrit et enregistré le premier succès de Mme Reno: «Non Papa». Fait intéressant, les artistes associés aux modes et aux moeurs du courant yéyé sont souvent fils et filles d'autres courants de musique populaire anti-intellectuelle: Michèle Richard et Renée Martel, par exemple, sont nées dans le bain du country/western.

    Comme la nouvelle culture «pop» produit des succès instantanés à l'échelle internationale, nos artistes et producteurs de disques «yéyés» ont tendance à prendre un rythme effrené. Une production abondante et rapide exige le travail à la chaîne entre un-e seul-e auteur-e et/ou compositeur-e et un-e seul-e interprète ou un groupe de musiciens- interprètes. Le plus sûr moyen de diffusion pour des créateurs de chansons comme Pierre Nolès et pour leurs interprètes: Jenny Rock, Donald Lautrec, etc. s'avère être la revue musicale. Les tournées s'enchaînent avec les disques 45 tours, parfaitement adaptés au format commercial de la radio privée, qui découpe les pièces musicales à la façon du temps d'antenne aux commanditaires. Pour tenter de concurrencer les Américains, les producteurs «pop», plus que les autres, placent les jalons du «star système québécois», dans la fabrication des premiers palmarès et des premières presses artistiques à potins destinées aux adolescents. Fait à noter, Gérard Thibault (de Chez Gérard) est plus dynamique que jamais dans ce contexte: ses activités de diffuseur touche à tous les genres de spectacles dans la Vieille Capitale. Pour contourner la hausse des cachets des artistes amenée par la télévision, il tente d'organiser de grandes tournées provinciales de vedettes françaises et québécoises avec orchestre; mais la relève est prise par Guy Latraverse en 1963. Gérard Thibault importe aussi des scopitones, premiers appareils reproduisant des films basés sur des chansons pop: plusieurs groupes québécois en profitent.

    La formule des «bands» qui passent au «Ed Sullivan Show» par le câble fait des émules: Les Baronets, Les Sultans , Les Sinners, Les Classels, Les Hou-Lops, Les Gants Blancs. Ces musiciens s'initient tous avec plus ou moins d'envergure à la combinaison guitare électrique-basse électrique-batterie. A mesure qu'avancent les années 60, les groupes s'essaient aux compositions originales dans les styles rock, après maintes traductions ou interprétations de succès anglais et américains sur les pistes de danse. Les meilleurs témoignages de cette période de la culture pop québécoise (la vraie période «yéyé») se rassemblent dans l'émission «Jeunesse d'aujourd'hui», née en 1962 à Télé-Métropole. Par exemple les Bel Canto sont un des premiers groupes connus à composer paroles et musiques. Vers 1966-67, certains musiciens se sont forgé des expériences musicales à l'avant-garde d'un courant rock au langage bien de chez nous: Les Sinners de François Guy deviennent La Révolution Française qui porte la chanson «Québécois, nous sommes Québécois». Au début des années 70, sous l'influence de Pierre Harel, Les Gants Blancs deviennent Offenbach: la naissance du rock québécois est consommée. Nous en reparlerons.

    La compagnie Trans-Canada s'implique bientôt à tous les niveaux de la chanson québécoise: pour la distribution, elle devient le partenaire le plus important de la fameuse entreprise Kébec-Spec/Kébec-Disc, fondée sur la collaboration de Guy Latraverse et Gilles Talbot dès la fin des années 60. La mobilisation de nombreux artistes pour l'Expo 67 dépasse, jusqu'à un certain point, les divisions culturelles, économiques et sociales entre les chansonniers et les yéyés. L'organisation d'Expo 67 révèle un nombre suffisant de modèles québécois dans les domaines économique, scientifique, artistique et culturel pour satisfaire la fierté nationale. Les effets bénéfiques de cette fierté se font sentir sur la population et sur tous les participants à l'Expo: on choisit la chanson «yéyé» de Stéphane Venne («Un jour, un jour») comme thème et symbole de ce nouvel éveil du Québec au monde entier. Stéphane Venne, en rejoignant Yvan Dufresne de la maison Jupiter en tant que «conseiller musical» en 1967, propose une nouvelle définition de la variété légère qui sort des imitations propres aux «yéyés» de 1963-64. La chanteuse Renée Claude touche à l'univers pop quand Venne écrit pour elle des ballades quelque peu psychédéliques: «C'est le début d'un temps nouveau».

* Tout extrait de ce texte peut être utilisé; veillez simplement à mentionner la source. *
Danielle Tremblay

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Édité le 16 décembre 1995