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Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise

Troisième partie
Nouvelles technologies, nouvelles mues des cultures et des générations
(1945-1975)

Chapitre 1

Du baby-boom à la révolution tranquille: les évolutions et les ruptures d'un Québec en recherche d'autonomie

    Au Québec comme ailleurs, l'économie renflouée par la guerre connaît une surenchère du côté des métaux, de la construction et des textiles. Le gouvernement Duplessis porte à bout de bras ses réalisations du côté des campagnes: meilleur accès à l'eau courante, à l'électricité, à certains luxes comme le téléphone et la télévision. Cependant le cabinet Duplessis adhère à l'idéal d'un monde rural conservé, en contradiction avec les réalités modernes que vivent un plus grand nombre de Québécois. Plusieurs classes de citoyen-ne-s affirment leurs droits avec plus de force que jamais. Les positions du gouvernement, des syndicats et autres associations se durcissent. Les démêlés dans la formation de la Corporation des Instituteurs et Institutrices du Québec en 1945, la Grève de l'Amiante d'Asbestos de février à juillet 1949 sont de bonnes illustrations de ces problèmes. Des groupes d'intellectuel-le-s forment des alliances avec les travailleurs dans leurs revendications. Entre autres, P.-E. Trudeau et Gérard Pelletier fondent Cité Libre en 1950. La revue prône dans ses discours un nouveau libéralisme économique et un nouveau réformisme social, supportés par un état interventionniste qui garantit les droits et libertés de chaque citoyen- ne.

    Quelques grands facteurs économiques, politiques et sociaux font germer la Révolution Tranquille des années 60. On investit dans de grands projets de développement économique qui misent sur les ressources du territoire québécois: métro, hydro-électricité nationalisée en 1962. On continue à rechercher l'autonomie politique avec une philosophie de la croissance. La population se trouve en hausse constante et voit augmenter régulièrement son niveau de vie. Le parti libéral de Jean Lesage, porté au pouvoir en 1960, promet une ère de grands changements. Le système d'éducation connaît une bouleversante réforme, sous les recommandations de la Commission Parent en 1961. Des écoles secondaires, des collèges expérimentaux, nommés cégeps, et de nouvelles universités sont construites dans le même élan. Il faut accomoder une nouvelle jeunesse qui fait sentir son poids, comme dans tous les pays industrialisés maintenant prospères.

    La fonction publique se ramifie et se complexifie: nouveaux ministères, nouveaux organismes de contrôle. L'Office de la Langue Française est créé en 1961. Dans le contexte des travaux sur la Commission Laurendeau-Dunton sur le Bilinguisme et le Biculturalisme, différents groupes de pression politique se forment et s'opposent. Le Rassemblement pour l'Indépendance Nationale (R.I.N.) est fondé en 1960 par René Lévesque alors qu'il est encore député libéral. Dans un contexte de renaissance économique et culturelle, les idées de souveraineté politique ont très bonne presse. Le Front de Libération du Québec (FLQ) pose ses premiers actes terroristes en 1963 contre les monuments et édifices symboles de la Conquête anglaise. Avec la confirmation du Parti Québécois en 1968, les foudres politiques explosent régulièrement jusqu'au beau milieu des années 70. L'action politique mobilise des groupes sociaux et culturels aux intérêts divergents, au nom du projet idéal d'une nation québécoise. élu en 1970, le gouvernement libéral technocrate de Robert Bourassa récolte autant de frustrations que de succès. Ses relations avec Pierre-Elliot Trudeau, devenu Premier Ministre du Canada, sont problématiques. Le rapatriement de juridictions économiques, sociales et culturelles pour le Québec se heurte à un état canadien centralisé et paternaliste. Les conflits linguistiques et les conflits de classe sociale se recoupent et prennent de l'importance. La plus grave crise politique du Québec contemporain éclate en octobre 70: le FLQ enlève le ministre du Travail du Québec et un diplomate brittanique en visite. L'assassinat de Pierre Laporte incite Trudeau à déclencher la Loi des mesures de guerre. Des Québécoises et Québécois identifiés aux mouvements de gauche sont emprisonnés: plusieurs sont des artistes. La gestion sociale est délicate en ce qui concerne l'expression des droits sociaux, l'organisation du travail et les prises en charge publique de la santé et de l'éducation. Influencés par les courants internationaux de critique du capitalisme, les syndicats vivent plusieurs remue- ménages: fondations de la CSN, de la FTQ, etc. La généralisation de l'Assurance-Maladie, le Code du Travail du Québec sont adoptées dans le contexte d'une série de grèves dans la presse, la fonction publique et les services hospitaliers.

    Trente ans de controverses préparent une nouvelle place des femmes dans la société québécoise. D'abord, comme aux états-Unis, un courant d'idées très fort exalte le retour des femmes au foyer après la guerre: toutes les autorités le reprennent en choeur, sans trop de contestation, jusqu'au milieu des années 60. Par affirmation personnelle ou par nécessité, un bon pourcentage de femmes (près de 30%) continuent de travailler dans des secteurs spécialisés et ce nombre augmente régulièrement. Les travailleuses font sentir leur présence de façon marquante lors de conflits syndicaux majeurs, où se sont illustrées Madeleine Parent, Léa Roback et Yvette Charpentier, entre 1942 et 1946. L'instruction supérieure est de plus en plus ouverte aux femmes, grâce aux efforts des communautés religieuses d'abord et, plus tard, à l'évolution de la mixité dans le secteur public. De plus en plus de femmes expriment leurs compétences à part entière, malgré les chapeaux bienveillants de la formation aux arts domestiques et du bénévolat qui imposent leurs charges. Plusieurs regroupements de femmes différents se questionnent sur les questions d'équité entre les sexes. La participation à la propriété, les salaires, les conditions de travail, les pouvoirs de décision dans le couple et la famille, le contrôle de la fécondité, l'éducation et la formation, tout y passe. En 1967, la Commission d'Enquête sur la Situation de la Femme au Canada aide les mouvements de femmes à prendre leur place sur un large échiquier politique. Les Québécoises ont alors célébré le 25e anniversaire de leur droit de vote, ce qui donne lieu en 1966 à la création de la Fédération des Femmes du Québec. De façon globale, il n'y a plus de retour en arrière possible. Les années 70 impliquent un passage à des réflexions et revendications plus profondes et plus déchirantes. On discute du libre choix d'enfant, de la sexualité, de la santé, de la violence, de la religion, de la créativité. Ces arguments se collent à des mouvements politiques plus larges: le manifeste Pour les Québécoises: égalité et Indépendance en est un bon exemple. Même peu reconnues, un bon nombre de femmes s'impliquent dans les volets les plus dynamiques de l'éducation, des services sociaux, des arts et de l'organisation communautaire.

    Les milieux artistiques québécois sont secoués de tensions et de révélations. Carrefour d'influences nouvelles, Paris ressemble à la Terre Promise et stimule les approches des peintres Paul-Émile Borduas, Marcelle Ferron, Alfred Pellan. Les lieux de formation et d'échanges que sont l'école du Meuble, l'Institut des Arts Graphiques ou l'école des Beaux-Arts de Montréal attisent le feu. C'est le premier pas vers la rédaction du manifeste Refus Global de 1948, où s'implique aussi le poète et dramaturge Claude Gauvreau. Les manifestations qui se suivent dans toute la décennie soixante confirment la vitalité sociale des courants de l'art actuel. Citons comme exemple l'exposition Corridart, massacrée par l'administration municipale de Jean Drapeau en 1966.

    Par contre, la production et la diffusion des livres québécois doivent se réorganiser après la guerre. Les écrivains n'en créent pas moins: Anne Hébert, Marie-Claire Blais, André Langevin, Gabrielle Roy, Gérard Bessette ... Pour mieux écrire, plusieurs d'entre eux et elles s'exilent en France ou aux états-Unis. C'est à partir de la fin des années 60 que d'autres écrivains s'affirment entièrement au Québec, par le biais de débouchés comme le théâtre: citons Michel Tremblay avec la pièce Les Belles-Soeurs en 1968. L'impact du théâtre est doublé par celui de la radio ou de la télévision: mentionnons la production abondante de téléthéâtres à partir du milieu des années 60 à Radio-Canada. A la même époque, la revue et les éditions Parti Pris offrent leurs espaces à plusieurs romanciers, poètes, nouvellistes et essayistes dont certain-e-s s'impliqueront dans la chanson: Claude Péloquin, Madeleine Gagnon. L'écriture et la verve politique sont liées dans plusieurs cas: de Jacques Ferron, fondateur du Parti Rhinocéros, au pamphlétaire Pierre Bourgault. Encore à la même époque, plusieurs politiques culturelles étendues, liées à des ententes avec la France, viennent en aide au monde de l'édition. Les chansons de facture plus «littéraire» écrites au Québec en profiteront. Tous ces remous qui joignent les arts et la politique déteignent sur l'activité musicale populaire, et surtout sur les nouveaux «chansonniers». Consciemment ou non, les artistes choisissent leur place dans l'établissement d'une culture nationale.

    Le cinéma québécois connaît de premiers développements entre 1947 et 1953: Québec- Productions, Renaissance-Films de J.-A de Sève, futur magnat de Télé-Métropole. L'essor considérable du cinéma québécois à partir des années 60 a lieu sous l'égide de l'Office National du Film. Fictions et documentaires traitent de la quête d'identité, sur un mode de plus en plus militant: le cinéma fait appel à de nombreux musiciens et paroliers dès le milieu des années 60. Les autres communications audio-visuelles témoignent d'un tourbillon d'innovations. La structuration d'industries européennes et nord-américaines puissantes fait progresser la télévision et la câblodiffusion, la stéréophonie musicale (disques 33 tours et 45 tours), la bande magnétique, le transistor, les satellites de communication. Moyens de consommation culturelle instantanée, toutes ces technologies posent le grand défi politique de l'identité québécoise. Avec la Révolution Tranquille, le gouvernement et les principales institutions retroussent leurs manches. Leurs actions ne réussissent qu'avec la complicité de nos artistes et de nos premiers producteurs dans les médias, eux-mêmes des artistes.

* Tout extrait de ce texte peut être utilisé; veillez simplement à mentionner la source. *
Danielle Tremblay

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Édité le 16 décembre 1995