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Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise

Quatrième partie
Crises économiques, crises culturelles, réorganisations et projections de l'industrie de la chanson (1975-1995)

Chapitre 3

Les «valeurs stables» des variétés d'aujourd'hui: découpages, récupérations, mixages de nos cultures populaires de Guy Cloutier à Nicholas Carbone

    Que les critiques le veuillent ou non, les variétés populaires résistent à toutes les crises économiques, politiques et culturelles. La ballade, inspirée tour à tour du folklore, de la romance ou du country, et le pop adolescent enfant du mouvement yéyé ont toujours leur place, non sans efforts de la part et de la poche de leurs principaux promoteurs. En l'espace de vingt ans, des cabarets à la télévision privée, les variétés se sont adaptées aux différentes évolutions de la chanson québécoise tout en gardant des formules très prisées de leur public. Des gens comme Guy Cloutier, gérant des Simard depuis 18 ans, utilisent les difficiles années 1980 comme tremplins pour orchestrer un «cirque de variétés» complet autour d'artistes appréciés d'un très grand public.

    Parmi les jalons importants des Productions Guy Cloutier depuis le début des années 1980, on compte les premières émissions spéciales animées par la jeune Nathalie Simard qui font évoluer la star et son public familial jusqu'au «Village de Nathalie» sur les ondes de Télé-Métropole (1985-1988). Son frère René Simard a poursuivi depuis le milieu des années 70, au Québec, au Canada et aux états-Unis, des expériences d'animateur de variétés conjointes à sa carrière de jeune chanteur prodige. Le travail des deux artistes est une locomotive puissante pour leur maison de production qui développe prioritairement les projets télévisuels: émissions de palmarès musical comme R.S.V.P. en 1984-85 et Laser 33/45 (100% francophone) en 1988; émissions thématiques comme «Escale à Memphis» (hommage à Elvis) en 1987; téléthons humanitaires comme «Opération Enfant Soleil» à l'été 1990. Les Productions Guy Cloutier s'appuient quand même sur la vente d'au moins sept millions de disques au Québec pour justifier leurs initiatives. Ces disques représentent toute la gamme du showbusiness sur trois générations. Du concours de jeunes talents («Mini-Stars de Nathalie») au «revival» hebdomadaire des vedettes pop des années 60 («Jeunesse d'hier à aujourd'hui»), tous les téléspectateurs sont conviés dans la constance d'une culture d'abord divertissante et émouvante.

    Certains ont jugé cette politique incompatible avec la «vraie chanson». Pourtant, la maison Guy Cloutier soutient le retour sur disque d'artistes comme Danielle Oderra et Roberto Medile, qui se sont fait connaître en interprétant de la chanson d'auteur. Il faut parler aussi de Johanne Blouin, autre «enfant prodige» de la scène qui a chanté dans les cabarets à 16 ans. Vedette de l'opéra-rock «Starmania» de Plamondon-Berger en 1980, elle initie un projet casse- cou en 1988: l'adaptation de chansons de Félix Leclerc dans des arrangements pop-rock. La sortie de l'album Merci Félix coïncide étrangement avec le décès du «père» de la chanson québécoise au sens moderne. L'immense succès du disque consacre l'une des rares occasions où une maison de disques de «variétés légères» a appuyé une entreprise basée sur le patrimoine chansonnier. Ce phénomène est sans doute le signe d'une nouvelle définition des variétés. Le 7 décembre 1989, Guy Cloutier se porte acquéreur d'une grande part des Productions de la Capitale Inc., pour promouvoir des spectacles et des productions télévisuelles de son cru à Québec. La rénovation de l'ancien théâtre Capitol de la Place d'Youville, pour environ huit millions de dollars, fait partie des grands projets amorcés en 1990. Guy Cloutier a reçu en 1988 le Félix du Producteur de l'année.

    Les Disques Star sont une autre compagnie où les plans de carrière dessinés par et pour les artistes ne dédaignent ni les courses au palmarès, ni l'implication dans la publicité, ni les passages fréquents à la télévision ou dans les journaux populaires. Star a produit les premiers albums de ballades de Martine St-Clair. La chanteuse a reçu ses premiers trophées Félix pour ces deux albums: ses relations de travail avec les Disques Star ont culminé dans une tournée de 150 spectacles organisée en 1985. Patrick Norman et ses ballades fortement teintées de country'n'western font les beaux jours de la compagnie avec les ventes de l'album Quand on est en amour en 1988 (250,000 exemplaires), de même qu'édith Butler avec ses trois albums Le party d'édith (au moins 80,000 exemplaires chacun). On retrouve au catalogue des traditions musicales qui appartiennent aux premières variétés québécoises: la ballade, le country\western et le folklore urbain. Trente ou quarante ans plus tard, ces styles populaires sont curieusement réconciliés sous le vernis de la production pop: Pier Béland chante l'amour (50,000 exemplaires), C'est mon histoire de Renée Martel (50,000 exemplaires) et Fernand Gignac et le Ballroom Orchestra (60,000 exemplaires). Aucune turbulence dans ce programme musical qui comprend plusieurs artistes respectés dans leurs genres. Les Disques Star se retrouvent sous trois étiquettes: Star, ADM et Vamp et produisent nombre de compilations de leurs artistes.

    A partir de 1987-1988, ils sentent le besoin de revitaliser leur production pour rejoindre un public exigeant dans la vingtaine. La signature d'un contrat en 1988 avec Marie- Denise Pelletier, jeune auteure-compositeure-interprète pop éclairée, représente un pas en- dehors des variétés plus conservatrices. 30,000 cassettes du nouvel album Survivre de M.-D. Pelletier ont été distribuées dans des dépanneurs: la chanteuse n'est pas du tout choquée d'imaginer ses chansons sur l'environnement, l'amour et la guerre étalées dans les centres commerciaux. 1988 et 1989 sont des années décisives pour les Disques Star: l'arrivée de Roch Voisine dans leur galerie d'artistes maison vient bouleverser les cartes. La nouvelle coqueluche des adolescentes, auteur de chansons et comédien, est poussé dans la course par un gérant entreprenant, Paul Vincent, ancien disc-jockey de CJMS dans les années 70. Sa chanson «Hélène», tirée du microsillon du même nom, lancée sur le marché avec un vidéoclip-support, fait vendre 275,000 albums au Canada. Un contrat de distribution signé entre les Disques Star et l'éditeur de chansons Georges Mary pour BMG-Paris fait vendre 500,000 albums en France et au-delà, et porte à un million le nombre de 45 tours vendus seulement pour la chanson «Hélène». Dans la musique et la personnalité de Roch Voisine sont présents à la fois les traits de l'idole pop: le physique et la voix de charme, et les traits du chansonnier: la composition des paroles et musiques, la guitare comme instrument principal. Quel que soit son succès à long terme, le cheminement de Voisine offre l'exemple d'une chanson québécoise de variétés qui a contourné habilement l'étiquette «quétaine». Les Disques Star se sont mérité le titre de Producteur de l'année en 1989 au Gala de l'A.D.I.S.Q.

    Comme on l'a vu, il y a des variétés plus ou moins «sages» et il y en a d'autres plus «turbulentes» qui manient un certain sens de l'humour et de l'anarchie. Nicholas Carbone est aujourd'hui p.-d.g de sa propre entreprise en tant que conseiller artistique. Ses expériences les plus marquantes de formation s'étalent entre 1978 et 1982. En 1980, il devient représentant de promotion des produits anglophones et francophones chez A&M Records, où il entre en contact avec des artistes canadiens et étrangers de gros calibre. Il rejoint la compagnie WEA en 1982 en tant qu'agent de promotion pour l'Est du Canada, travaillant avec des artistes rock comme Peter Gabriel et Phil Collins, très populaires auprès des jeunes publics d'ici. Il développe ainsi une connaissance des nouveaux marchés en musique populaire contemporaine. Au début de 1985, il s'associe avec l'administrateur Maurice Velonosi pour fonder la compagnie Isba. Il prend en charge la direction artistique de plusieurs projets indépendants qui concordent avec sa vision de «nouvelles idoles», collant aux préoccupations et à la mentalité des jeunes de moins de trente ans.

    À part des chansons très accessibles et des personnages très accrocheurs, ce qu'ont en commun des artistes ou groupes d'artistes comme Mitsou , les B.B., Nuance et Les Taches, c'est une série d'attitudes. Plaisir, sensualité, lucidité et moquerie, ces caractères qui ressortent dans la musique et la présentation visuelle de ces artistes pourraient figurer l'adolescence des années 80.

    Le groupe rock Nuance, originaire de la Gatineau, entre en contact en 1985 avec M. Carbone grâce au chanteur Robert Leroux, une connaissance de la même région. Premier groupe produit par Isba, Nuance décroche trois prix Félix en 1986: groupe francophone de l'année, premier album le plus vendu dans l'année (75,000 copies) et meilleur 45 tours pour la chanson «Vivre dans la nuit». «Vivre dans la nuit» est une ballade simple et directe sur fond rock qui fait chanter une jeune femme sur la difficulté de choisir entre son travail et ses amours. La chanteuse Sandra Dorion suit un peu les traces de la rockeuse Marjo dans ses chansons en forme de confessions personnelles. Le groupe a voulu prouver sa filiation au rock québécois en reprenant des chansons de la petite histoire du rock: Corbeau, Offenbach et Diane Dufresne, sur un album «live» en 1987. Depuis quelque temps, Nick Carbone rassemble des énergies dans tous les milieux de la production musicale pour un projet de grande envergure: la création d'une compagnie multinationale montréalaise, avec comme partenaire le grand producteur de spectacles rock Donald K Donald.

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Danielle Tremblay

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Édité le 16 décembre 1995