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Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise

Quatrième partie
Crises économiques, crises culturelles, réorganisations et projections de l'industrie de la chanson (1975-1995)

Chapitre 1

Les pertes symboliques: crises sociales et politiques, crise des générations, crise des discours culturels

    Nous manquons encore de recul pour décrire cette période: les événements défilent trop vite sous nos yeux pour être saisissables, ou encore, s'appesantissent avec trop de force. De 1975 à 1980, les rêves d'unification du «pays de Québec» connaissent leurs moments ultimes avant de faire une sorte de plongeon. L'arrivée du gouvernement Lévesque remplit certaines promesses sociales et politiques et en retarde d'autres. Les attentes de la population sont devenues trop nombreuses et la conjoncture économique nationale et internationale s'aggrave. Le gouvernement péquiste ressent violemment les inévitables compromis du pouvoir. Les espoirs politiques de nombreuses personnes tombent dans le vide avec l'échec du référendum de mai 1980. De plus, à la même époque, une récession vécue partout en Amérique du Nord touche durement le Québec, appauvrit sa population jeune et bouleverse certains acquis sociaux et culturels de la décennie précédente.

    L'état réduit de façon substantielle ses supports directs dans les secteurs sociaux et culturels, d'abord sous la conscience malheureuse des péquistes et ensuite sous l'autorité plus «rationnelle» du gouvernement Bourassa, de retour en force. La nécessité de «gérer la crise» fait perdre énormément d'initiative aux producteurs culturels, comme aux autres entrepreneurs. L'apparition sur le marché de nouveaux supports de la communication (ordinateur, vidéo) au milieu de la décennie 80 transforme les industries existantes ou en crée de nouvelles. Le monde du travail et des loisirs est déjà profondément modifié par des critères positifs et négatifs: précarité, flexibilité, mobilité, temps partagé. D'un autre côté, les Québécoises et Québécois essaient de s'inventer de nouveaux modèles de gestion, qui lieraient une rentabilité minimale à une qualité de vie maximale. Quelles que soient les divisions internes, la population du Québec semble aussi attacher une extrême importance aux conditions économiques de l'autonomie à tous les niveaux. Les problèmes les plus graves viennent des malentendus entre les visions isolées de plusieurs groupes sur la santé économique: patronat, technocrates, fonctionnaires, travailleuses et travailleurs, chômeuses et chômeurs, groupes communautaires, groupes d'intellectuel-le-s, etc.

    Il est difficile de renouveler les enjeux de la culture québécoise dans un tel contexte. Meurtries par le chômage et le manque de formation mais lucides, les plus jeunes générations soumettent à la critique les rêves de leurs aîné-e-s, l'indépendance politique en tête. Les jeunes Québécoises et Québécois adoptent des objectifs plus réalistes, liés à leur avenir social et économique immédiat. Ils adhèrent aussi à des valeurs à caractère international et s'occupent de problèmes qu'ils qualifient d'universels: guerre, famine, environnement. La culture qu'ils absorbent est un «melting-pot» de discours et de musiques venant des quatre coins du globe, avec l'anglais comme langue principale. Cette question de la langue donne lieu à des débats brûlants. Les jeunes sont les principaux protagonistes de crises profondes dans le système d'éducation et au coeur de la vie familiale. Les idéaux de justice entre les classes, les races et les sexes se heurtent à des replis très violents de toutes les forces conservatrices dans la société. Les jeunes se cherchent d'autres voies d'affirmation sociale, en vivant un conformisme ou une marginalité peut-être plus intenses.

    Durant toute la décennie 1980-1990, la dénatalité croissante est complétée par une présence de plus en plus forte et diversifiée des communautés culturelles. Les tentatives de rapatriement constitutionnel soulèvent des problèmes aigus d'intégration et d'engagement de toutes ces nouvelles couches de la population québécoise. En 1990, la Crise d'Oka-Kanesatake puis, plus tard, les protestations des Cris et des Inuit contre les nouveaux développements hydro-électriques de la Baie James remettent sur le tapis les revendications des peuples autochtones, longtemps négligées dans les dilemmes politiques entre le Québec et le Canada. Une partie des groupes socio-communautaires en branle dans les années 70 continuent d'être les agents les plus actifs des bouleversements culturels à l'aube des années 90. Les mouvements de femmes connaissent leurs plus vives contradictions, et peut-être leurs plus riches progrès, entre 1975 et 1995. Dans une certaine mesure, les femmes bénéficient entre elles du recul politique global. Au sein de leurs activités sociales et culturelles, elles explorent et comprennent davantage les différences individuelles et critiquent une vision trop rigoureusement machiste du corps social. Les échos tourmentés de la pièce de théâtre «Les Fées ont soif» de Denise Boucher et de l'installation visuelle «La Chambre nuptiale» de Francine Larivée se sentent encore chez les plus jeunes générations de femmes artistes: de la chorégraphe et danseuse Dulcinée Langfelder («La voisine») à la comédienne et auteure- compositeure Joe Bocan («Ces femmes voilées»). Mais les forces de changement sont encore très divisées.

    Les artistes, surtout les artistes populaires, se sentent laissé-e-s pour compte après avoir été mobilisé-e-s dans la construction symbolique de la «Nation». Le réveil est très dur: plusieurs créatrices et créateurs tombent dans un statut incertain. Certain-e-s, jeunes et moins jeunes, recherchent désespérément de nouvelles expressions et de nouvelles formes de solidarité. D'autres s'assagissent au plan personnel et professionnel, devenant des «valeurs sûres» selon leurs bagages respectifs pour leurs publics respectifs. On constate cependant, au tournant des années 90, l'éveil collectif remarquable des artistes de tous les métiers au potentiel économique et social de leurs réalisations. Les arguments politiques des regroupements d'artistes se font de plus en plus pressants et difficiles à contourner par un état en revision de ses priorités. Dans les années 80, les luttes pour les droits d'auteur-e se font très virulentes autour de la propriété intellectuelle et culturelle. D'un autre côté, la circulation des valeurs culturelles, complexe et changeante, pose sans cesse de nouveaux défis aux droits des créatrices et créateurs, surtout en musique populaire.

* Tout extrait de ce texte peut être utilisé; veillez simplement à mentionner la source. *
Danielle Tremblay

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Édité le 16 décembre 1995