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Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise


Première partie
«Des veillées du bon vieux temps» aux festivals CPR: Les scènes urbaines reproduisent l'héritage de nos chansons (1917-1927)

Chapitre 1

Le Québec s'en vient en ville: une société déchirée et dynamique à l'aube du 20e siècle

    Entre 1890 et 1930, la société québécoise est le théâtre de transformations de plus en plus complexes. Au beau milieu de la crise économique majeure vécue dans le monde rural depuis les années 1870, la population s'exile en masse vers les grandes villes: Québec et Montréal, et vers les villes de la Nouvelle-Angleterre. Cet exode du désespoir entraîne aussi la recherche de nouveaux potentiels économiques, de nouvelles relations sociales et de nouveaux goûts culturels, explorés petit à petit. Le courant politique libéral permet d'affirmer le développement de plusieurs industries à partir des capitaux étrangers. Les hommes politiques de l'époque surveillent de près cette reconstruction, et prennent bien soin de ménager le clergé pour sauver les solidarités traditionnelles ébranlées. L'église catholique et les autres élites libérales gardent beaucoup de prestige, mais elles saisissent mal les problèmes entraînés par l'adaptation à de nouveaux modes de vie: de ce fait, elles sont souvent dépassées par la situation. Les problèmes d'héritage culturel se posent de façon aiguë chez une population affaiblie par une conquête politique, par une assimilation économique, par des élites divisées et formées à des conceptions étroites de mainmise politique et religieuse. Cependant, certains groupes d'intellectuels, religieux et laïcs, s'allient pour une meilleure compréhension des mentalités populaires québécoises.

    La cellule familiale, la paroisse, toutes les références à la communauté du village sont importées tant bien que mal dans le quotidien: c'est la floraison des vies de quartier. Les hommes et les femmes d'ici font l'expérience de nouveaux rapports au travail, au loisir, à l'argent, à la jouissance personnelle, aux valeurs religieuses et sociales. Les différents paliers de pouvoir économique révèlent les Québécoises et les Québécois francophones dans des rapports d'inégalité et de dépendance. Beaucoup de travailleurs doués, de petits entrepreneurs et de consommateurs acharnés, mais peu ou pas de chevaliers d'industrie. Cela n'empêche pas les gens d'ici de profiter des nombreuses influences du capitalisme nord-américain et de les adapter selon leurs préoccupations. La population québécoise épanouit sa créativité et ses compétences dans les champs laissés à l'abandon par le nouveau système: professions libérales, métiers d'artisans forgés par les nouvelles techniques de production, petits commerces et services marginaux ou non qualifiés, arts et spectacles.

    Ces bouleversements de la société sont intéressants à étudier du côté des femmes. Les Québécoises trouvent dans la nouvelle structure sociale de nouveaux débouchés pour leur force de travail et de nouveaux moyens d'indépendance, souvent très difficiles mais bien réels. Un nombre croissant de jeunes filles travaillent dans les industries manufacturières et les services de toutes sortes. Les rôles de mère et de support de l'économie familiale sont toujours bien assumés par les femmes, mais elles les perçoivent d'une autre façon. En des temps de crise et de transition, les femmes organisent avec une énergie étonnante la plupart des charges et des activités dans leur communauté de quartier. Déjà se profile l'ombre de Madame Bolduc née Mary Travers, mère, épouse, artiste, femme ordinaire et témoin extraordinaire de son époque.

    Le côté foisonnant des grandes villes se vit dans l'organisation des fêtes, des foires commerciales aux jeux de l'imaginaire comme le théâtre burlesque. D'abord inspiré du théâtre populaire américain, mais entièrement québécois par les intrigues, la langue et la gestuelle des comédiens, le burlesque contient toutes les licences de langage et de comportement qu'on peut se permettre en ces occasions. Rapidement, les shows de théâtre burlesque se développent en spectacles polyvalents, qui contiennent les sketches burlesques eux-mêmes, des numéros de cirque, du théâtre (mélo)dramatique et des tours de chant: folklores, romances françaises et autres variétés. Comme il fallait s'y attendre, la musique et les chansons populaires du Québec se font les échos de ce bouleversement des modes de vie: l'urbanisation. Cette culture de la chanson connaît des aménagements subtils, faits de retours aux sources et de conflits joyeusement exprimés: ce n'est pas la première fois d'ailleurs. La chanson canadienne-française s'est enrichie et recréée en s'adaptant à des contextes difficiles, d'exploration et de déchirement. Des moeurs des premières colonies françaises aux révoltes des Patriotes sous le Régime Anglais, les chansons traditionnelles de la mère patrie ont adopté des tournures surprenantes pour raconter un quotidien pour le moins aventureux. Les aléas de la vie urbaine influencent profondément la facture des textes, des mélodies et des rythmes, autant que la vie des chantiers, la nature sauvage ou les rapports avec les premiers habitants ont inspiré les premières chansons «canayennes». D'autres chansons contiennent une longue mémoire de chronique politique. Les chansons d'Ovila Légaré entre autres, sur la Première Guerre mondiale et la bataille de la conscription, continuent l'héritage des chansons de révolte sous la Conquête. Mais ce sont peut-être les chansons de La Bolduc qui représentent le mieux un univers où les évocations de la tradition se fondent à l'urgence des nouvelles attentes du peuple. Ces qualités particulières d'émotion spontanée, de fantaisie et d'humour se retrouvent autant dans «Il y a longtemps que j'couche par terre», «Chez ma tante Gervais», «Le petit sauvage du Nord» et «ça va venir, ça va venir, découragez-vous pas». Il n'y pas lieu de s'étonner de l'affection qu'accorde toute une population à cette auteure-compositeure dynamique, qui déjoue un peu trop les images du «bon vieux temps» protégées par les élites.

* Tout extrait de ce texte peut être utilisé; veillez simplement à mentionner la source. *
Danielle Tremblay

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Édité le 16 décembre 1995