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Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise

Deuxième partie
L'avènement de la radio: importations, assimilations, créations d'autres chansons (1927-1945)

Chapitre 2

Les effets de la radio: les musiques du quotidien transformées, assaillies et enrichies par le «melting pot» de CHLP à Radio-Canada

    La radio et le cinéma parlant (souvent couplé au théâtre) établissent leur popularité dans toutes les couches de la société. Les effets de la Crise économique sur les habitudes de loisir des gens consacrent deux supports pour la musique et la chanson: la scène et la radio, qui couvrent des terrains légèrement différents. Ce sont de très mauvaises nouvelles pour l'industrie phonographique au Québec. Déjà en 1927, la production et la diffusion de disques connaissent un ralentissement dramatique. La crise du disque est installée avant même que la crise économique générale se fasse sentir. Une évolution accélérée des techniques d'enregistrement exige trop de frais en équipements. Les compagnies de disques qui subsistent végètent en attendant des jours meilleurs, comme Compo-Starr, ou passent par des transformations majeures: Victor est racheté par RCA. On enregistre relativement peu de disques mais on choisit de rééditer des pièces très populaires du catalogue «canadien-français» à 2/3 du prix normal. Un bon exemple de ces séries économiques est la Bluebird lancée par RCA-Victor, où se retrouvent plusieurs artistes déjà connus du grand public. La position hésitante de RCA-Victor quant à la production de nouvelles chansons québécoises se poursuit après la guerre.

    Sans l'ombre d'un doute, l'activité musicale populaire se cristallise autour de la radio, qui fait entrer de plain-pied ses auditeurs dans les variétés européennes et américaines. Les radios privées comme CHLP et CKAC investissent dans toutes les sources de la chanson populaire. En 1933, l'émission «Living Room Furniture» à CKAC invite les auteurs- compositeurs les plus populaires à se produire en ondes, y compris l'incontournable Madame Bolduc. Fondé à La Patrie en 1935, le poste CHLP présente l'émission «Les Vive-la-Joie» animée par l'auteur-compositeur et folkloriste Conrad Gauthier. Ces émissions radio sont commanditées par les deux grandes compagnies Canadian Pacific et Canadian National Railway (CNR). Fondée en 1936, Radio-Canada, voix de l'état, favorise un bassin d'auteurs- compositeurs et d'interprètes qui font la promotion d'une nouvelle culture francophone instruite, influencée par le goût français. Fernand Perron, Jacques Aubert ou le Trio Lyrique de Lionel Daunais puisent tous dans le chaudron musical de Paris et tentent d'en produire un miroir québécois, plus ou moins pertinent selon les talents et les motifs.

    La Deuxième Guerre mondiale voit l'éclosion de thématiques et de formes plus ersonnelles, du côté des auteurs et interprètes de chansons et du côté des promoteurs de la radio québécoise. L'histoire des itinéraires de Robert L'Herbier et Fernand Robidoux est fascinante à cet égard. Chanteurs de charme et animateurs de radio, ils profitent de leurs positions pour faire avancer la cause d'auteurs-compositeurs québécois prometteurs alimentés par la culture française. Fernand Robidoux, animateur aux stations CHLP et CKAC pendant toutes les années 30, est un pionnier dans la promotion des auteurs de chansons québécoises originales. Il met sur pied plusieurs concours orientés spécialement vers les auteurs- compositeurs, dont «La feuille d'érable». A la fin de la guerre, sa carrière de chanteur de charme est lancée par une de ses compositions, Je croyais, sur disque RCA-Victor. A travers les versions de «tubes» américains traduits, il interprète régulièrement des chansons originales: nous y reviendrons. Parallèlement, l'émission la plus ambitieuse de Radio-Canada, «les Joyeux Troubadours», introduit Robert L'Herbier sur les ondes radio en 1941. 150 minutes par semaine sont alors consacrées au patrimoine culturel du Québec. Fatalement, l'âge d'or de la radio provoque la rencontre de Robidoux et L'Herbier: l'idée des Concours de la Chanson Canadienne est en germe.

    La nouvelle chanson francophone du Québec se distingue petit à petit des racines folkloriques et populaires jugées trop pauvres ou trop locales. Ainsi se forment deux réseaux de variétés parallèles. Les ondes repoussent lentement mais sûrement les grands favoris de la scène, quand ils ne les récupèrent pas sous des formes acceptables. Cela ne se fait pas en un jour: les scènes sont revigorées artificiellement par les besoins de la Crise. La Bolduc et sa troupe de joyeux lurons entreprennent leurs premières tournées en province. La Bolduc organise son propre marketing partout dans les campagnes et les petites municipalités. Jusqu'à sa mort en 1941, contre les critiques sectaires, elle fait profiter plusieurs autres artistes de sa cote d'amour: Ovila Légaré, Jean Grimaldi, Juliette Béliveau, et ainsi de suite. Son activité débordante est un baromètre de ce qui se passe dans le milieu des revues populaires: les troupes de burlesque engagent à la fois des musiciens, chanteurs et danseurs et montent de nombreux spectacles pour un prix très bas. De nouveaux artistes s'expriment dans notre folklore des régions: dès 1930, l'Estrien Oscar Thiffault compose son Rapide blanc inspiré des chantiers.

    Un autre auteur-compositeur-interprète populaire connaît une trajectoire remarquable, complètement dépendante du climat de guerre. Roland Lebrun semble influencé à la fois par les traditions québécoises et anglo-américaines des ballades et des chroniques en chansons. Contrairement à la plupart des musiciens traditionnels d'ici, il choisit la guitare comme instrument. La simplicité touchante des histoires et des mélodies du Soldat Lebrun annonce la première vague du western québécois. En même temps a lieu une sorte de consécration du folklore québécois, à double tranchant puisqu'elle laisse dans l'ombre ses tendances les plus actuelles. 1930 est une année importante pour le Festival de Chansons, Danses et Métiers organisé par le CPR. Ce festival dure trois jours et aide un grand nombre de musiciens et chanteurs folkloristes à se produire. On y invite des artistes de réputation internationale: par exemple le choeur français des Disciples de Massenet. Pour ces occasions, on sélectionne rigoureusement le répertoire chansonnier afin d'éviter les controverses dans le ton et le langage. Le concours de la chanson organisé en 1930 par CPR Québec prime une chanson composée par Ernest McMillan: Dans tous les cantons. Dans cette foulée de 1930, on fonde le Quatuor Alouette qui se spécialise dans l'«interprétation artistique de belles chansons du terroir canadien», selon une publicité du temps.

    Toutes ces tendances causent une dissociation étrange à l'intérieur du folklore québécois: le «légitime» contre le «vulgaire». Ce fossé s'accentue avec les premières publications de «la Bonne Chanson» par l'abbé Charles-Émile Gadbois, en novembre 1937. Les répertoires de chansons folkloriques, romantiques et patriotiques composant «La Bonne Chanson» sont inspirés entre autres par les oeuvres du Breton Théodore Botrel en France. Ces cahiers sont montés avec habileté, dans un esprit moraliste qui tient compte de la conjoncture. Entre 1937 et 1940, les recueils de chansons de Gadbois bénéficient de trois enregistrements 78 tours, chantés par Albert Viau et François Brunet. Le 5 octobre 1938, le Conseil de l'Instruction Publique du Québec rend hommage à l'oeuvre de Charles-Émile Gadbois, en recommandant sa diffusion dans les écoles. Au même moment est fondée, par Christian Lefort, la maison d'éditions «La Bonne Chanson»: elle publie, outre les cahiers de Gadbois, les partitions des chansons de Lionel Daunais, Joseph Beaulieu et Michel Perreault. Ironie du sort, c'est aussi en 1938 que la maison Prima de Montréal édite pour la première fois I went to the market, vieille chanson des Québécois émigrés en Nouvelle-Angleterre au 19e siècle. I went to the market est recueillie et arrangée par le compositeur de ballades Léo Lesieur pour le Trio Métropolitain.

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Danielle Tremblay

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Édité le 8 décembre 1995