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Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise

Deuxième partie
L'avènement de la radio: importations, assimilations, créations d'autres chansons (1927-1945)

Chapitre 1

Crise économique, guerre mondiale, crise de valeurs en Amérique du nord: les québécois-es dans tout cela?

    La décennie de la grande Crise économique se caractérise par un remue-ménage social et politique retentissant et déterminant pour l'avenir du Québec. Les orientations radicales des gouvernements prennent les couleurs du socialisme, du fascisme ou, entre les deux, de la doctrine sociale catholique. S'y ajoutent les premiers noyaux d'implication syndicale et ouvrière: ouvrières du textile, ouvriers des chantiers maritimes, métallos ... Plusieurs luttes sont particulièrement liées au travail des femmes, de plus en plus visibles et rémunérées: citons la formation par Laure Gaudreau du premier syndicat des institutrices rurales en 1936. Les nombreuses contestations au sein même de l'église couronnent le tout. Toutes ces tensions viennent des contrecoups des crises internationales et des enjeux du Québec comme société libérale et démocratique très fragile sur ses bases. Face au chômage endémique, l'état québécois se cherche une ligne de conduite entre les possibilités de la libre entreprise et la philosophie paternaliste qui prône le retour à l'agriculture.

    L'application du plan Vautrin sur la colonisation des terres du Nord en 1935 tente de trouver des réponses à la misère et au désordre. On prend aussi certaines mesures sociales d'urgence, comme les travaux publics et, plus tard, des allocations et pensions aux mères de famille et aux plus démunis qui se concrétisent vraiment en 1945. Pour répondre à de nombreuses manifestations populaires, des compromis sont tentés dans l'organisation du travail et un programme de réformes sociales est proposé par des intellectuels religieux (Jésuites) et laïques. La guerre bouleverse encore les choses en polarisant les luttes sociales et politiques, et en imposant ses solutions à la crise économique. Le parti libéral réformiste d'Adélard Godbout, qui reconnaît la légitimité des syndicats, soutient quand même l'effort de guerre. André Laurendeau lutte contre la conscription en dirigeant une aile provinciale du nouveau Bloc Populaire, sans succès. Les forces progressistes perdent du terrain contre l'Union Nationale conservatrice et démagogue de Maurice Duplessis. Duplessis, élu pour la première fois en 1936 et facilement battu, est réélu en 1944 sur le principe de l'autonomie provinciale. Cela n'empêche pas la plupart des hommes valides de partir sur le front européen, tandis que les femmes envahissent le marché du travail pour participer à l'effort de guerre. En 1940, les Québécoises obtiennent enfin leur droit de vote.

    Une dynamique culturelle contrastante se développe. Vers 1935-1936, les grands journaux quotidiens comme Le Soleil, La Presse, Le Montreal Star et Le Devoir s'affranchissent des tutelles politiques traditionnelles pour laisser la place à d'autres joueurs. Les grands débats d'idées ne s'estompent pas, mais ils sont toujours plus influencés par les lois de l'offre et de la demande. De nouvelles maisons d'éditions (Totem, Zodiaque, etc.) favorisent les tendances les plus critiques de la production littéraire, théâtrale et journalistique: Les Demi-civilisés de Jean-Charles Harvey, J'parle pour parler de Jean Narrache, Contes pour un homme seul de Yves Thériault. Les revues libérales réformistes Les Idées et La Relève sont fondées respectivement en 1933 et 1934. Les remous provoqués par la guerre chez les intellectuels et chez les commerçants entraînent la fondation d'autres revues et maisons d'édition: La Nouvelle Relève et Amérique française en 1941, les éditions de l'Arbre en 1940 et les éditions Variétés en 1941. Le boom artificiel de l'édition québécoise est dû aux problèmes des milieux de l'édition française pendant l'Occupation nazie. Tout un courant de littérature française et européenne traduite devient disponible, que ce soit du côté résistant ou collaborateur. Nos éditeurs possèdent maintenant une précieuse source de recettes, et certains se risquent davantage dans la production de vrais livres québécois.

    L'esprit conservateur et nationaliste de Lionel Groulx, très présent dans les années 20, gagne des galons chez les intellectuels et ce jusque dans les années 40. Ce discours pose une définition de la «race canadienne-française» qui englobe et qui interprète toute la vie de la communauté, en passant par l'histoire, la religion, les fêtes et les chansons. Créée en 1937, la maison d'édition Fides concentre les attentes des traditionnalistes. L'activité éditoriale de Fides est liée au réseau des commissions scolaires et vise à former le peuple par un traitement héroïque de sa langue, de sa religion et de ses traditions. Cette mentalité nationaliste réactionnaire trouve son apogée pendant le règne de Maurice Duplessis comme premier ministre du Québec.

    Pendant ce temps, les milieux d'artistes deviennent plus virulents, en particulier en arts visuels. En 1941 les «Indépendants», artistes dissidents vis-à-vis l'art figuratif, exposent à Québec et à Montréal. La musique et le théâtre se dotent de supports plus solides en sol québécois. La fondation de la Société des Concerts Symphoniques par Wilfrid Pelletier, en 1935, dote les musiciens québécois d'une plateforme de diffusion qui manquait à Montréal, grand bassin de spectacles de l'étranger. Les Conservatoires de Musique de Montréal et de Québec sont fondés respectivement en 1943 et 1944. Citons deux exemples extrêmes de l'évolution dans la production théâtrale d'ici. La comédienne Rose Ouellette («La Poune») prend en charge le Théâtre National, haut lieu de la revue burlesque, en 1936. Le père émile Legault crée la troupe des Compagnons de Saint-Laurent en 1937. Cette troupe privilégie le théâtre de formation classique française et influence toute une génération de comédiens, metteurs en scène et dramaturges québécois.

    La radio s'impose comme le diffuseur par excellence des créations artistiques québécoises: mieux, elle les conditionne. Il n'y a qu'à songer au phénomène des radio-théâtres et radio-romans: les écrivains changent la forme de leurs textes pour les adapter aux nouveaux critères de cette mise en scène sonore. Des exemples fameux: le Curé de village en 1935, La Pension Velder de Robert Choquette en 1938 et Un Homme et son péché de Claude- Henri Grignon en 1939. Tout comme le cinéma parlant, qui se niche à Montréal au théâtre Saint-Denis et à Québec au Capitole, la radio forme les esprits à son langage. Chassé-croisés d'informations, de perceptions et de sensations, ces médias invitent les gens à s'évader d'un quotidien trop maigre et à faire l'expérience de sensibilités nouvelles, pour le meilleur et pour le pire.

* Tout extrait de ce texte peut être utilisé; veillez simplement à mentionner la source. *
Danielle Tremblay

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Édité le 8 décembre 1995