Chroniques de la P'tite Vingnenne

Variations sur le plaisir et la musique au féminin


par Danielle Tremblay

J'ai envie de vous parler du plaisir de faire de la musique: de jouer de tout son corps, de toute sa voix, de ses membres déliés, de jouer de l'instrument qui nous épouse et qui vibre. Ce plaisir s'intégrait autrefois aux activités de tous les jours, activités réservées ou réciproques entre les sexes, dans les sociétés fortement communautaires. Pour nous, c'est déjà du passé: la musique est pratiquée de moins en moins par tout le monde et de plus en plus par une poignée de personnes "culturellement instruites". De plus, ce plaisir a été longtemps refusé aux femmes par les pouvoirs publics, dans des sociétés de plus en plus hiérarchisées et professionnalisées. Le plaisir de la musique s'est tout de même manifesté sous diverses formes plus ou moins "convenables" depuis des siècles. D'abord le chant, puis les instruments d'usage "discret", comme la flûte ou le piano dans un certain répertoire, ont su mettre en valeur les atouts des auteures et compositeures. Plus tard, les instruments à cordes, les cuivres et les percussions, qui nécessitaient des positions plus "audacieuses" ou des pratiques plus "agressives", ont investi peu à peu les méthodes d'éducation et de création musicale.

Mais le chant demeure sans doute la voie la plus accessible de la formation musicale. Le chant peut permettre l'épanouissement et la jouissance, ou encore être synonyme de torture pour l'excellence selon l'éducation qui touche jusqu'à nos façons de respirer. Comment écouter aujourd'hui nos artistes du chant et toutes ces voix, si différentes les unes des autres, qui portent les chansons? Classicisme et recherches savantes, traditions populaires et critères de la culture pop se confrontent et se confondent dans nos façons de pratiquer la musique. Selon moi c'est une très bonne chose car cela nous permet de découvrir des parallèles et des paradoxes intéressants, ici comme ailleurs.

J'écoute la gymnastique d'une soprano qui renverse les obstacles de son registre et qui joue des subtilités de la texture et de la mélodie. J'écoute aussi certains refrains très populaires où se révèlent les voix de chanteuses comme Mariah Carey et notre Céline Dion. Je me pose certaines questions. Cette souplesse, ce dynamisme, ce nombrilisme de la voix des "divas", classiques ou populaires, tiennent-ils lieu de valeur sociale? Face à la magie des voix qu'on entend et qui nous font vibrer, quelle importance accorde-t-on au contenu ou à la forme de ce qu'on chante? Est-ce simplement le chant lui-même qui compte, ce chant dont la progression est marquée par certaines lignes de conduite esthétiques et sociales? Avec leurs voix "casse-cou" qui n'ont rien à envier à certaines divas du 19e siècle, Céline Dion ou Mariah Carey libèrent peut-être une parole obscure des voix derrière la parole évidente des chansons. Que Céline Dion chante le texte le plus éloquent de Luc Plamondon ou la plus larmoyante des ballades de service, elle jouit de son propre athlétisme vocal et de ses vibrations solitaires. Elle touche des cordes sensibles dans l'effort même qu'elle déploie pour remplir l'espace émotif du public.

Tellement de chanteuses vivent une drôle d'imposture entre une voix intelligente et libre de ses effets, d'une part et, d'autre part, une matière de chansons douteuse et vouée aux impératifs du commerce. La sensibilité des interprètes et même celle des créatrices de chansons se vend à des clichés que l'on sert à la sauce "féminine", comme dans la phrase: "la chanson d'amour est d'abord féminine". Toutes ces tentatives de contrôle ou d'autocensure artistique ne masquent pas nécessairement le caractère "sauvage" des voix. Par exemple, toutes les chanteuses-vedettes d'opéra ont déclaré un jour ou l'autre vouloir créer un ou des personnage(s) signifiant(s): elles y sont souvent parvenues, comme la grande Maria Callas, en privilégiant telle mise en scène, telle interprétation du texte, tel phrasé musical des oeuvres jouées, et cela malgré le caractère conservateur des rôles féminins dans cette institution musicale et théâtrale de l'opéra. Depuis quarante ans, se sont affirmées d'autres pratiques alternatives du chant qui ont permis aux femmes de retrouver le plaisir de chanter et de le conjuguer à l'intelligence et à l'évolution d'une conscience allant de pair avec les changements à la condition des femmes. Ces alternatives sont venues de la culture populaire et de toutes les formes de performance qui ont fait progresser le monde du spectacle musical contemporain.

Les artistes se sont de plus en plus identifiées à des contenus ou à des formes compatibles avec leur expérience personnelle et leur conscience culturelle: parfois même elles ont transformé ces formes et ces contenus pour les adapter à une réalité toujours en mouvement. La Bolduc (Mary Travers) a ainsi adapté tout l'imaginaire de notre terroir en voguant entre la tradition orale et la création authentique au quotidien. Plus près de nous, Pauline Julien, chanteuse et conteuse par excellence, a "fait parler" avec un sens théâtral aiguisé les auteurs de la nouvelle chanson poétique québécoise des années 60 (les chansonniers): son travail d'interprétation l'a stimulée à prendre elle-même la parole dans les années 70 avec ses propres chansons écrites et co-écrites en hommage aux femmes notamment. La franco-allemande Ute Lemper fait résonner les chansons du genre "cabaret" avec des accents pointus et puissants: sa voix pleine de relief et son intelligence des textes nous plongent dans un bain de critique sociale et d'émotion presque philosophique. Elle joue la douceur et l'ironie dans un même phrasé, d'un même souffle. Elle se fait plaisir et nous fait plaisir en nous provoquant par son interprétation au-delà des jugements de valeur.

Diane Dufresne a provoqué, elle aussi, dans la douceur d'un joual devenu lyrique: "J'me sens ben-en-en" avec la complicité de Plamondon et François Cousineau dans leur période d'"enfants terribles"... La diva péruvienne Yma Sumac a mis en scène les oiseaux et les animaux de son enfance en s'étalant allègrement sur cinq ou six octaves en autant de vibrations colorées. Sa pièce "Chuncho" ou "La Forêt" est un collage de motifs traditionnels de musique des Andes et de jeux de mimétisme vocal hors du commun: une provocation culturelle devenue "glamour" chez les Nord-Américains fous d'exotisme des années 50... Dans les années 80 aux États-Unis, Diamanda Galas chante le blues dans des tons graves qui modulent en une série d'effets hystériques. Elle joue le rôle d'une sorcière chantante qui ne sait plus comment guérir: cependant la sorcière agit toujours en exorcisant la douleur et la révolte. Diamanda Galas réalise des performances de poésie, chanson et théâtre au profit des victimes du sida: elle tient entre ses chansons des discours véhéments sur l'oppression des malades au sein d'un système social puritain, paranoïaque et méprisant. Quoiqu'il en soit, les meilleurs plaisirs pour les musiciennes, tout comme pour les musiciens d'ailleurs, semblent se vivre sur scène.

De plus en plus, trois ordres du plaisir sont explorés par les musiciennes et les auteures-compositeures. Le plaisir sensuel: la résonnance physique de son (ses) instrument(s). Le plaisir émotif: la communication. Le plaisir intelligent: la composition. Ces trois ordres du plaisir sont explorés dans des combinaisons différentes selon les artistes, leur formation, leurs expériences, leurs attentes et les attentes de leur public. Telle vedette, tel phénomène rejoint- ou non- le sens du plaisir présent chez chaque auditrice ou auditeur. De Madonna à Mitsou; de Marjo à Jane Siberry; de Ginette Reno à Nanette Workman; de Joni Mitchell à Geneviève Letarte et Wondeur Brass. Au milieu des contradictions, où se cache le fil conducteur qui nous permet de dire: "je comprends-je ne comprends pas-j'aime-je n'aime pas"? C'est là que la critique en moi se commet personnellement et vous invite à faire de même. Plus que jamais, dans le jugement musical, c'est la subjectivité qui règne: tenter de comprendre sa propre subjectivité avant de la partager. Je vous livre donc encore quelques réflexions, impressions et émotions en vrac sur le travail de différentes artistes du Québec et d'ailleurs que je crois "cousines".

Madonna et Mitsou ont toutes deux joué avec un personnage théâtral et photogénique plus ou moins "sexy" qui complétait leurs qualités et leurs limites musicales particulières. Cependant, elles me semblent cultiver une qualité d'émotion bien différente dans leur travail. Madonna, habile auteure-compositeure plus que chanteuse, me semble la musicienne- ou plutôt la metteure en scène musicale- d'un contrôle de plus en plus pervers des structures, des tonalités et des climats musicaux-sans parler des climats audio-visuels présentés dans ses spectacles et ses montages vidéo. Le plaisir y est toujours présent mais ambigu, rongé par le doute, le narcissisme et une sorte de névrose consciente non dénuée d'humour. Sa production me fascine et, parfois, me touche, surtout à l'écoute de plusieurs chansons des albums Like a prayer et Érotica. J'ai toujours trouvé Mitsou plus sympathique et vibrante, malheureusement incomprise dans son répertoire de chansons qui goûtent comme des pâtisseries plus épicées qu'elles n'en ont l'air. Le "yéyé intelligent" de Mitsou ne s'est jamais pris au sérieux tout en accrochant l'adolescence hyper-sensible et pas tout à fait innocente des années 80. Je suis convaincue que Mitsou a participé à la conception de tous les scénarios pour son personnage de jeune jouisseuse éveillée et qu'elle n'a pas fini de surprendre, sinon de choquer.

À partir de dix-sept ans, je me suis gavée de l'expérience à la fois brute et douce des chanteuses de rock et de rythm'n'blues québécois: Nanette Workman et puis Marjo. Ginette Reno me faisait d'ailleurs le même effet cinq ans plus tôt. Je me suis toujours laissée prendre par les voix au registre profond et au grain chargé de beaux "parasites": les voix souffrantes, les voix du Blues. Symboliquement, ces voix me semblent pleines du paradoxe culturel nord-américain: la misère qui compense pour les "success-story" et qui, parfois, les motive: "J'en ai arraché pour me rendre là où j'en suis..." Coups de gueule légèrement différents pour les hommes et pour les femmes qui ne vivent jamais la même face des difficultés... Par contre je dois rendre son dû à une autre Canadienne: Joni Mitchell a représenté pour moi la première femme complète du monde de la chanson, ou du moins qui donnait la représentation complète d'une femme créatrice. Son personnage luttait, aimait, réfléchissait et planait avec un beau timbre aigu et lancinant au-dessus de ses plages et de ses paysages de guitare et de piano: instruments très importants pour une jeune fille de bonne famille. Jane Siberry, une de ses "filles spirituelles", mélange avec beaucoup d'humour dans sa musique la palette savante et les climats champêtres "folk" ou "country". La recherche au niveau des instruments, des harmonies, des rythmes soutient l'étrange logique de ses histoires jouées entre le chant et le récit: toute la démarche de Siberry, selon moi, déborde d'originalité tout en la rendant accessible à plusieurs publics.

Aujourd'hui: trente-six ans, toutes mes dents. Autant de découvertes, autant de plaisirs à reproduire! Mes trésors des dernières années: ceux de Geneviève Letarte, de Karen Young et de Wondeur Brass-Justine. Letarte, par ses chansons-poèmes sur le disque Vous seriez un ange, réinvente des complaintes et des rituels au nom des femmes, de l'urbanité, de la difficile quête d'identité. Bizarrement, je ressens ses textes et ses chansons comme personnelles et anonymes à la fois, à cause de son phrasé et de ses intonations qui les sculptent en moments d'émotion ou de recul insolites. Karen Young, merveilleuse touche-à-tout, m'apparaît comme une citoyenne du monde et témoigne d'une imagination qui embrasse des richesses les plus humaines derrière les différentes cultures musicales: que ce soit en choisissant de rehausser la saveur des mots de Richard Desjardins sur des rythmes latins, dans la chanson "On m'a oublié", ou en composant avec Michel Donato son propre "Bebop bulgare" inspiré d'un chant traditionnel. Enfin Wondeur Brass-devenues Justine dans les années 90- ont réinventé le "Big Band"-cuivres, guitares, voix et claviers barbares- avec l'irrévérence des femmes fortes perdues dans les déchirantes années 80. Qui l'eût cru? Voilà resurgies, en vrac, mes grandes joies et perplexités à propos de ces musiques de femmes familières, intimes ou intrigantes. En attendant, c'est à votre tour de ressasser vos plaisirs en musique...

Discographie sélective des artistes soulignées (en ordre alphabétique):

* Cette chronique provient d'un texte publié d'abord dans le bulletin régional Informelles du Centre des femmes de l'Estrie. Le texte a été revu et corrigé pour les Chroniques de «la P'tite Vingnenne». Chapeau bas à Plume!!!

Début


mis en HTML par
Yves Laneville
laneville@acbm.qc.ca