Choniques

LES DISQUES SOUS LICENCES:
LA SOUPAPE DE SURETÉ OU LA PART PAYANTE DU RISQUE CRÉATEUR?

par Danielle Tremblay

Le développement des activités d'une maison de disques ou d'un producteur de disques indépendant comprend inévitablement un volet traitant des ententes sous licences. Ces contrats concernent le pressage, la gravure, la distribution, la promotion et la mise en marché de disques entièrement produits ailleurs. S'il s'agit d'un catalogue de titres prestigieux venant de l'étranger, d'une multinationale de préférence, un investissement minimal en matériel et maximal en contacts peut se solder par un profit très substantiel.

Dans l'optique de plusieurs producteurs de disques québécois, la licence est une opération très importante pour la réciprocité qu'elle implique: gagner des intérêts étrangers à la cause de leurs "artistes maison", et gagner par le fait même les droits de distribution exclusive de produits culturels très en demande sur le marché nord-américain francophone. Ce profit peut être une facette de plus aux succès d'une grande compagnie, mais il peut aussi être vital pour une maison de production à vocation artistique précise: Justin Time/Fusion III en est un bel exemple.

Il peut s'agir également d'ententes entre une petite équipe de créateurs/producteurs et une maison de disques qui croit au potentiel commercial de leur produit et s'engage à le distribuer à grande échelle. En ce cas, la licence permet une relative liberté de toutes les parties concernées dans leur investissement artistique et financier. En somme, tous les risques encourus dépendent des orientations défendues par les maisons et les producteurs de disques en question.

Parlons des Disques Justin Time. Sur plus de 75 disques au catalogue de l'étiquette, les ententes sous licences comptent pour 50% par rapport aux disques produits "maison". Parmi les plus représentatifs du catalogue, des artistes québécois de renom ont bénéficié de ces ententes: par exemple Karen Young et Michel Donato pour leurs trois albums, et bien entendu Richard Desjardins, à partir de la bande sonore du film Le Party (fin 1988) jusqu'à Tu m'aimes-tu, avec le succès que l'on sait: plus de 50,000 copies vendues.

Il faut se rappeler des conceptions de Justin Time/Fusion III qui tendent vers la production et la promotion de créations musicales non conventionnelles, négligées par les pratiques dominantes de l'industrie du disque. Il faut se rappeler aussi de sa défense du créneau jazz à Montréal: Justin Time est la seule étiquette qui reconnaisse la continuité et l'épanouissement du genre en produisant des artistes locaux. Pour atteindre ces objectifs, la licence permet la recherche de partenariats avantageux dans un contexte de distribution difficile et de marché "à risques".

Une dizaine de pays (de la Belgique à la Nouvelle-Zélande) distribuent les produits Justin Time, en retour de la distribution exclusive d'étiquettes spécialisées comme OMD (France). L'étiquette Justin Time doit payer ses productions domestiques par les ententes de distribution de Fusion III à travers le monde, sans sacrifier à son mandat de promouvoir l'indépendance du concept artistique. C'est ce qui fait dire à Jim West: "tous les musiciens et artistes dont je favorise les créations - que je les aie produits ou non - s'engagent à faire une part de leur distribution. Ils trouvent des avenues très différentes des grands médias, de meilleures voies de reconnaissance pour toutes sortes de musiques."

Les Disques Double de Pierre Tremblay jouent sur plusieurs tableaux. Un "coup de coeur" (selon Pierre Tremblay) est à la base du contrat de licence pour le premier album solo de Marc Drouin en mai 90. Récemment, une manoeuvre plus immédiatement rentable a fait des Promotions Pierre Tremblay le distributeur canadien exclusif du catalogue Virgin-France, qui comprend le dernier disque du chansonnier Renaud. Parmi les prochaines parutions, 12 sur 18 proviennent d'ententes sous licences, ce qui en dit long sur l'efficacité de ces politiques pour les compagnies de disques de moyenne envergure.

Soulignons que les compagnies et producteurs de disques, pour la plupart, préservent une certaine continuité entre leurs choix de production et leurs choix de licence. La maison Trafic produit avant tout des auteurs-compositeurs francophones qui privilégient une certaine densité du texte et une certaine polyvalence musicale. Ses approches de la licence à l'étranger témoignent de critères semblables: par exemple les contrats pour Jacques Haurogné et le groupe Niagara.

La licence est donc une pratique qui comprend plusieurs niveaux de risque et qui sous-entend plusieurs niveaux d'implication artistique. Elle peut se révéler une solution de confort ou un soutien à la production domestique, et, dans certains cas, elle permet un véritable échange de bons procédés pour des créateurs et producteurs en marge.

tiré de : Qui fait Quoi, novembre-décembre 1991 , no. 92, p.30

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Yves Laneville laneville@acbm.qc.ca