Choniques

QUAND LES FEMMES SE MÊLENT D'IMPROVISATION
ENTRETIENS AVEC JOANE HÉTU ET DANIELLE P. ROGER (JUSTINE)

par Danielle Tremblay

L'improvisation en musique: une réalité difficile à cerner, tellement elle prend de visages.   R&;alité historique, elle est liée au développement de certains champs musicaux comme le miel à l'abeille: de plusieurs formes de folklore populaire au jazz, sans parler de certaines structures de composition qu'on retrouve aussi bien chez Stockhausen ou Cage que chez les compositeurs de l'époque baroque.   Réalité culturelle profonde, elle est définie soit comme une pratique de la musique en communauté sur une scène vivante, soit comme un processus individuel retrouvé à toutes les étapes de la création musicale avant qu'elle ne s'arrête dans une forme fixe, pour la scène ou pour les conditions contemporaines d'enregistrement de la musique.  Les musicien/ne/s y jouent un double rôle, nécessairement compositeur/e/s et interprètes dans le même mouvement.  

En tant qu'auditrice, mes premières expériences avec de grands moments d'improvisation musicale remontent aux récitals télévisés d'Ella Fitzgerald ou Cleo Laine, que je regardais et écoutais religieusement dans le salon familial.   J'avais douze ans et la première impression qui m'atteignait était celle du jeu.   Jeu aux variantes infinies mais cent fois recommencé, intense et dróle.   C'était tout le contraire de ce qui se passait dans certaines salles de concert ou d'exposition que je détestais comme des monuments de frustration et d'immobilité.   Plus tard, les blues de Janis Joplin seule sur scène dans Ball and chain m'ont touchée de la même manière, de même que la Péruvienne Yma Sumac et la Québécoise Diane Dufresne dans leurs plus belles prestations sur scène.   Ces chanteuses dépassaient la notion de virtuosité par une complicité originale de la voix avec un ensemble de vibrations musicales.   Un genre de cirque de la voix comme un instrument parmi d'autres, mais irréductible: c'était le plaisir de la répétition mêlé à l'extase de l'instant tout neuf: "On a besoin des deux, du connu comme des accidents" comme me l'a très justement dit Danielle P.   Roger dans cette double entrevue.   Mon premier contact avec la musique du groupe Wondeur Brass en 1985 s'est fait encore dans cet esprit de fête, dans un sens plus poussé, à cause du parti pris d'expérimentation de chaque musicienne sur plusieurs instruments et textures sonores.   La réduction du groupe à 4 membres depuis 1987 et son nouveau nom de Justine n'ont pas changé mon intérêt pour son évolution.  Danielle Palardy-Roger et Joane Hétu, deux des membres fondatrices toujours présentes, composent et jouent ensemble depuis dix ans.   Elles ont à leur actif d'autres expériences de groupe, dont l'organisation de festivals et rencontres alternatives entre musiciennes du Québec, des états-Unis, d'Europe et d'Asie.   Depuis quelque temps, Hétu et Roger se consacrent à leurs démarches respectives de compositeures solitaires.   Dès les débuts du groupe, le choix de structures musicales ouvertes, souvent aléatoires, n'a posé aucune difficulté, pas plus qu'il n'a soulevé de grandes questions existentielles.   D'après l'explication de Danielle P.-Roger, "les structures aléatoires comportent des motifs thématiques fixés au début et à la fin, tout le reste étant comblé par des passages improvisés.  Nous avons préféré ce genre d'exploration depuis la formation Les Poules en 1986 [Hétu/Roger/Diane Labrosse]".   Dans le large spectre de notions, de traditions et de pratiques musicales présentes aujourd'hui, la part laissée à l'improvisation dans la composition change selon les perspectives esthétiques, sociales et même politiques qui engagent chacun/e des participants.   L'improvisation est même devenue une voie de résistance à la formation académique chez nombre de musicien/ne/s dans nos sociétés dites avancées: "I once thought I was a musician, til I went to this music school" (Karen Young, Soul Fudge).   Beaucoup de musiciens et d'amateurs de musique en parlent comme d'un retour au plaisir sensuel, lié à l'instant de communion qu'il faut toujours mieux viser en performance.   Les témoignages les plus frappants en ce sens viennent de nombreuses femmes compositeures en musique sérieuse et populaire.   Joane Hétu se sent d'abord comme une artisane qui cherche, "gosse" sans rencontrer les obstacles d'une formation musicale trop "parfaite".  

- Je n'ai pas de formation musicale comme telle: c'est peut-être la raison pour laquelle j'ai osé jouer à un tel point avec toute la matière musicale: je manipule mes instruments, mon saxophone par exemple, en mettant l'accent sur des colorations et des timbres plus que sur des thèmes.   Je n'ai pas été influencée d'abord par un mouvement de contestation contre les autres formes de musique ou quoi que ce soit.   C'était naturellement pour moi le meilleur moyen de garder l'intérêt d'une musique vivante.   J'ai toujours aimé les musiques d'improvisation, comme le jazz, parce qu'à chaque fois interviennent des changements.  

Danielle P.-Roger insiste sur le fait que l'improvisation en musique alternative aide à développer une nouvelle conscience de la création et de nouveaux modèles de partage du pouvoir:

-J'ai toujours cherché à la fois une éthique de l'abandon et du contróle - ou plutót de la socialisation.   Le plus important pour ma relation à la musique, c'est de savoir que ça vit avec moi et en-dehors de moi.   Je me sens plus solide en tant qu'improvisatrice de groupe que seule sur scène.   Mais le climat de l'improvisation m'influence aussi dans mes compositions solo.   Mes recherches d'un nouveau tissu sonore et rythmique à partir de mes instruments par excellence - la percussion et les synthés - en bénéficient.   Cet état d'esprit me rend disponible à tout le matériau imprévisible - et malléable - en studio.  

Que se passe-t-il quand on tâte de l'improvisation en tant que femme et musicienne (dans le désordre): quand on en joue, quand on en parle.   Hétu et Roger, pionnières dans leur milieu musical, avouent que l'improvisation "pure et dure" leur semble une abstraction, autant d'ailleurs que la composition parfaitement contrólée.   Leur pratique et leurs réflexions associent plutót l'improvisation à un mode d'être, à une aire de jeu pour le développement de la musique, ressentie comme une nécessité.   Les techniques d'improvisation mixte privilégiées par le groupe ne sont jamais prises comme fins en soi, mais permettent une plus grande réceptivité de la compositeure et interprète vis-à-vis son matériel musical et vis-à-vis les autres compositeures.   L'emploi de l'improvisation chez ces deux musiciennes correspond avant tout à un "projet de société" en musique, qui harmoniserait les différentes individualités en une totalité changeante et dynamique.  

Comment réagit-on en tant que femme et musicienne face à ces fameuses questions beaucoup trop exploitées: le sexe marque-t-il la musique? Le sexe des musicien/ne/s change-t-il les conditions de leur pratique ou leur rapport intime à la musique? Comment cette différence se manifeste-t-elle dans des formes nouvelles de musique? Des discussions avec mes deux interlocutrices jaillissent toutes les réponses: oui, non, et attention! Gare aux faux duels de valeurs.   Non, l'identité sexuelle du musicien ou de la musicienne ne change rien à sa relation fondamentale à la musique "la matière".   Oui, les bases sociales des rapports entre hommes et femmes provoquent des comportements différents dans la pratique.   Comme pour beaucoup de musiciennes dans d'autres domaines, les exigences personnelles des membres de Justine semblent nombreuses et globales, touchant toutes les cordes sensibles de leur travail.  

Joane Hétu préfère de loin s'investir sur la scène:
-Ce qui me rend le plus heureuse et satisfaite, c'est de sentir les quatre composantes d'un spectacle réussies: l'exécution des parties composées, l'élan des parties improvisées, le rapport au public et la qualité de notre échange entre musiciennes.   Ce qui n'arrive pas si souvent, du fait qu'on n'a pas beaucoup d'occasions de jouer en public.   Dans notre société, voir jouer des musiciens "live" est de plus en plus difficile.  

Bien sûr, une musique qui se transforme à volonté à l'exécution ne se destine pas à la partition écrite et trouve peu de supports médiatiques aujourd'hui, alors que les médias et autres intermédiaires dominent la scène musicale.   Joane Hétu admet aussi volontiers les difficultés rencontrées par le public:
-Cette perspective musicale est encore trop jeune, les gens n'ont pas le temps d'en digérer les codes.   Pour eux c'est la folie, même quand ils aiment ça! L'incompréhension augmente du fait que la musique est peu exposée.   Dans un petit milieu comme le Québec, il faut tourner beaucoup, et les détails de la vie de tournée ne sont pas si faciles à vivre pour des musiciennes instrumentistes dans un monde encore masculin à 90%.   Il faut faire des choix pour tout intégrer au mieux dans nos vies.  

Il faut dire que les membres de Justine, satisfaites de leur fonctionnement de groupe (de plus en plus systématique depuis Wondeur Brass), ont rarement cultivé d'autres collaborations.   Exception faite des échanges entre créatrices qu'elles ont contribué à organiser: Danielle P.-Roger parle entre autres de la "Rencontre Montréal-New York" de décembre 1989 qui demeure "l'événement musical le plus proche de l'improvisation pure auquel nous avons pris part.   La seule idée de départ était celle des ensembles: duos, trios, quatuors, etc.   sans autres sujets de conversation!" Plus récemment, les membres de Justine ont concocté la "Légende de la Pluie" pour l'édition 90 du New Music America à Montréal, avec Zeena Parkins, multi-instrumentiste américaine, la poète, chanteuse et performeuse Geneviève Letarte et la chanteuse et percussionniste japonaise Tenko.  

Pourquoi ce travail plus intensif avec des femmes? Question de circonstances, d'affinités? Mes deux interlocutrices sont d'accord: le mode de communication entre femmes est très gratifiant car il contient moins de valeurs compétitives et s'attarde davantage à la "chimie des relations".   Toutes deux refusent les définitions hâtives cependant:

Danielle P.-Roger
-C'est la gratuité qui m'inspire le plus dans toute forme de musique, écrite ou improvisée.   Mais encore plus dans le type de musique oú j'ai choisi de me perfectionner, je tiens à la gratuité, au sens de l'événement et au sens du partage.   Je retrouve ces qualités dans toutes les collaborations que j'ai vécues.   Peut-être y a-t-il encore chez les hommes des postures de "héros", mais je connais des "héros socialisants" que j'admire beaucoup, comme Chris Cutler et Fred Frith.   De toute façon, j'ai trop peu fait équipe avec des hommes pour porter un jugement définitif.  

Pour Joane Hétu, il existe des motivations distinctes chez les musiciennes qui sont autant sources d'inconvénients que d'avantages.   Son témoignage en rappelle bien d'autres venant de tous les lieux de l'industrie de la musique.   L'investissement dans la production chez les femmes est particulièrement intense et marqué par les remises en question: "Je pense sincèrement que les hommes se satisfont plus vite de leurs résultats.   Notre démarche est un peu plus douloureuse, nous sommes très perfectionnistes et nous doutons beaucoup de nous-mêmes.   En tout cas, moi, je suis rarement satisfaite! Quant à savoir si ma façon de travailler en est affectée, c'est le temps qui jugera!"

Plusieurs recherches historiques récentes montrent que notre société québécoise a très peu valorisé toute l'activité de composition chez les musiciennes, et ce dans tous les genres répertoriés par l'industrie du disque et du spectacle.   Que penser de l'accueil fait aux musiciennes créatrices dans les milieux alternatifs d'ici et d'ailleurs? Je laisse encore la parole à Joane Hétu:
-Au début, c'est paradoxal, mais la curiosité des gens nous a ouvert bien des portes.   On était d'abord curieux d'une rareté: un "band de femmes", des femmes jouant de plusieurs instruments, qui plus est d'une manière peu orthodoxe.   "Est-ce possible?" D'un autre cóté, le public et les producteurs de spectacles nageaient dans l'insécurité et dans les préjugés; c'est encore souvent le cas! C'est une question d'éducation et de culture: au Québec voir et entendre des femmes qui manipulent des instruments non traditionnels, comme les cuivres et la batterie, c'est une image trop profondément choquante pour bien des gens.   Ce qui fait peur aussi, c'est l'image très impressionnante de femmes qui jouent ensemble avec une bonne dose d'énergie.   Je l'ai observé beaucoup pendant nos performances des premières années, mais aujourd'hui je me sens plus détachée de ces facteurs-là.   Je me sens plus libre de faire parler la musique.  


PISTES DE LECTURE

DISCOGRAPHIE

tiré de: Musicworks, automne 1992, no.54, p. 20-23

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Yves Laneville laneville@acbm.qc.ca