Chroniques de la P'tite Vingnenne 1998

MON BEL HIVER DE P'TITE VINGNENNE (FÉVRIER 1998)


par Danielle Tremblay

SUJETS: Diane Dufresne, Lyze Grenon, Monique Jutras, Choeur Maha, Les Rita Mitsouko

Un hiver mouvementé, avec des froids fendants, des redoux, des embâcles, de la neige cristalline, des pluies plus brutales, mais aussi des vents prometteurs... Le printemps s'en vient! Et ces remous profitent à la musique!
  1. Diane Dufresne: Diane Dufresne (DC Disques Amérilys, 1997)

    Après son très sélect concert intitulé *Réservé+, présenté au Musée d'art contemporain, Diane Dufresne nous a enfin gratifiés d'un disque compact d'une belle richesse sonore et thématique et d'une belle accessibilité. On reconnaît sa *griffe+ à l'intérieur de textes plus peaufinés que jamais et tout de même poignants: *Les papillons+, *Le 304+, *I love you Soho+, *Je vieillis+ (adaptation de Michel Jonasz) sont en tête de ma liste. On y retrouve tous les thèmes chers à Dufresne la passionnée: la folie créatrice, l'angoisse de la mort, la volupté amoureuse du monde et la recherche spirituelle à travers tout cela, tout ce qu'elle a exploré comme interprète, metteure en scène musicale et, depuis peu, comme parolière. La différence gît dans la fusion plus intime encore des textes et des musiques finement ciselées, par exemple celles de Marie Bernard (grande complice), d'Alexis Weissenberg et même d'André Gagnon. Des musiques d'intimité, davantage proches du jazz et de la ballade lyrique même si l'on peut entendre quelques éclats rock de temps à autre. La différence gît aussi dans la voix de la chanteuse-auteure, beaucoup plus pacifiée, posée, profonde mais non moins dramatique. La dernière *offrande+ de Diane Dufresne à son public se doit d'être dégustée comme l'avant-goût d'un printemps inespéré.


  2. Lyze Grenon: Le coeur en p'tite tenue (DC Fougue, 1997)

    Lyze Grenon est une auteure-compositeure-interprète en pleine possession de ses moyens. La jeune et belle trentaine l'aide à savourer davantage les fruits d'un travail acharné et presque sans compromis, depuis son premier prix d'auteure-compositeure remporté au Festival de la chanson de Granby au début des années 90. Malgré ce qu'engageait ce prix à l'époque, rien n'a été facile pour cette Sorelloise qui tenait mordicus à respecter l'authenticité de sa production musicale. Son premier album de chansons, *Le coeur en p'tite tenue+, la satisfait largement mais pas entièrement. Pas entièrement, parce qu'elle me disait en entrevue qu'elle préférait encore la sobre combinaison voix-piano pour rendre justice à ses textes et aux mélodies qui les portent. Quoiqu'il en soit, *Le coeur en p'tite tenue+ mérite plusieurs explorations. On peut y ressentir un souffle dans l'écriture qui rend la tâche difficile aux arrangeurs habitués à des moules plus uniformes de chansons. Écoutez par exemple ces trois chansons qui jouent sans effort entre le récitatif et la danse: *Oreille fidèle+, un hommage à l'amitié inconditionnelle, *Sous l'manteau+, une ballade rock à la fois poignante et humoristique, et surtout *J'ai un pays+, sorte de cantique qui, joignant le personnel au politique, s'éclate en litanies moqueuses, coléreuses ou en joyeuses vocalises annonciatrices d'un monde meilleur.


  3. Monique Jutras: La turlute des Little-Delisle (DC Productions Monique Jutras/Analekta, 1997)

    La chanteuse, auteure et folkloriste Monique Jutras est une des belles surprises surgies depuis trois ans dans le monde des musiques traditionnelles remises à jour. Sa voix haut perchée mais pleine et agréable, son sens du théâtre et son intelligence du répertoire, sans oublier quelques audaces stylistiques, me semblent à la croisée des chemins entre le classicisme de la regrettée Hélène Baillargeon et le travail plus expérimental d'un Michel Faubert. La réalisation de Monique Jutras s'inscrit dans une exploration féminine et même féministe du large corpus folklorique québécois. C'est aussi un travail d'équipe conceptuel où elle s'entoure des *Soeurs Delisle+, formation changeante sur disque comme en spectacle. De grandes musiciennes y passent, comme Stéphanie Lépine et Lina Remon au violon, comme la flûtiste-percussionniste Élise Guay, comme les choristes Lisan Hubert, Yolande Guérard et Lise Lebeau qui s'avère une excellente podorythmiste (tapeuse de pieds) et joueuse de cuillères. Entre les arrangements du compositeur classique Jean-Claude Bélanger, subtils sans être maniérés, et la turbulente révision d'un riche répertoire de *swings de cuisine+, du *Petit boeuf+ au *Remède au talon+, se tiennent les artisan-e-s des Archives de folklore de l'Université Laval qui ont rendu tout ce projet possible. Monique Jutras n'a pas voulu oublier La Bolduc, notre première auteure-compositeure folkloriste moderne, avec de délicieuses interprétations de *La morue+ et de *Mon vieux est jaloux+. Quant à mes préférences sur l'album, je vote pour la pièce-titre *La turlute des Little-Delisle+, d'une verve carrément diabolique, et pour le *Berdi-berdagne des Soeurs Delisle+, où les musiciennes s'en donnent à coeur-joie dans un pot-pourri d'airs traditionnels signé Jean-Claude Bélanger.


  4. Choeur Maha: Different angels (DC Productions Kathy Kennedy/Studio XX, 1996)

    Pourquoi je vous recommande ce disque? Parce que ce choeur féminin bilingue, amateur et engagé de Montréal abat un travail extraordinaire en plusieurs langues et en plusieurs langages musicaux, de l'île de Java à la Renaissance européenne en passant par des compositions alliant les voix aux bandes magnétiques. Parce que ces femmes, même sous une direction artistique rigoureuse (celle de Kathy Kennedy) sont loin de dédaigner l'innovation et le partage créatif des choix de pièces et d'arrangements musicaux, ce qui est rare d'une chorale tout court. Enfin, parce que ce groupe aux deux tiers anglophone compte parmi son répertoire un bijou de chanson francophone: le premier arrangement pour choeur à 4 voix de la pièce *Les prisons+ de la poétesse-chanteuse Geneviève Letarte. Il est sublime!


  5. Les Rita Mitsouko acoustiques (DC Delabel/Virgin, 1996)

    Catherine Ringer et Fred Chichin, duo dynamique des Rita Mitsouko, ont offert en 1996 un vrai récital-cadeau à la chaîne de télévision française M6. Le livret minimal mais couvert de jolies prises de vue commente l'événement. Le groupe a manifesté son génie en mettant sens dessus dessous les climats musicaux de la plupart de ses pièces-fétiches (*Marcia Baila+, *Histoires d'A+, *Andy+, *Les Amants+, *Ya d'la haine+...) sans en sacrifier l'énergie primordiale. On retrouve à la barre de ce *concert intime+ une formation composée d'un pianiste, d'un violoniste, d'un altiste, d'un violoncelliste, d'un flûtiste-saxophoniste, d'un trompettiste, d'un bassiste et d'un batteur, sans oublier les éclats de voix de Catherine R. et les remous de guitare de Fred C. Bien sûr c'est un disque à conseiller aux amateurs des Rita qui veulent encore se surprendre, mais aussi à tous ceux qui croient encore que le rock ne peut allier en son sein la rage, la sensualité et la finesse. Ces chansons rythment encore la plus belle syntaxe française populaire que j'aie entendue!

BONNE ÉCOUTE EN ATTENDANT LE VRAI PRINTEMPS!


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