Chroniques de la P'tite Vingnenne

Chronique d'Hiver 1997


par Danielle Tremblay
Ah! Que l'hiver tarde à passer... Mais il y a la musique!

Disques: Fred Fortin, Langevin-Tremblay, Noël dans la rue, Claire Pelletier

1. Fred Fortin: Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron (MACD 5818)

Musicien phénoménal, farouche et sympathique comme "La marmotte" de son premier titre, Fred Fortin du Lac Saint-Jean fait beaucoup jaser dans le milieu et pour cause... Sa polyvalence de compositeur qui le fait toucher au banjo, à l'accordéon, aux guitares (et j'en passe) lui permet surtout de créer des chansons pleines de relief et diaboliquement accrocheuses sans facilité. On a comparé la démarche satirique et anticonformiste de Fred Fortin aux Colocs, à Plume Latraverse et même à Richard Desjardins! De toutes façons ses arrangements insolites et drôles, ses textes intelligents, candides et crus lui appartiennent en propre.

Tout comme Desjardins, Fred Fortin s'est isolé des tendances majeures de l'industrie du disque pour produire ce qu'il voulait. Sa compagnie de production maison, Musicomptoir, est l'une des illustrations d'un mouvement croissant chez nos artistes indépendants des régions. Fred Fortin s'est entouré de collaborateurs précieux qui comprenaient son désir de tout explorer. Par exemple sur la ballade western "T'es grosse pis t'es belle", le musicien actuel René Lussier accompagne notre homme sur un étrange instrument d'origine allemande: le daxophone, croisement mélodique et rythmique entre une égoïne et un râtelier joué par plusieurs types d'archets. Fred Fortin peint son paysage extraterrestre de couleurs folk, rock, jazz, funk, country avec volte-face et détours comme ce n'est pas permis...

Quant aux textes, ils gardent toute leur souplesse dans cet écrin surprenant. Il faut entendre ces perles de lucidité et de finesse dans "Portrait d'un OVNI": "Je suis un homme de mauvaise foi, ni catholique, ni Jéhovah, psychédélique ou granola. J'suis ordinaire comme ça s'peut pas." Ou encore l'irrésistible berceuse "Charlie" où il réinvente les mots tendres à son fils: "mon beau p'tit singe en canisson", "mon gâteau des anges cornus", "mon beau p'tit mongol à batteries"... Sinon, peut-être que vous raffolerez du récitatif de la chanson "Moisi" diffusée sur les ondes de certaines radios. Je n'ai plus qu'une chose à vous dire: écoutez Fred Fortin d'urgence et plutôt deux fois qu'une.


2. Langevin-Tremblay: Fous solidaires (SRM 02502/Interdisc)

Dominique et Hélène Tremblay ont réussi là un coup de maître: ils ont renouvelé le classicisme d'un équilibre constant entre la poésie, la voix et la musique. Il y a plus de vingt ans, le magnifique spectacle-concept de Monique Leyrac sur la poésie d'Émile Nelligan témoignait de cette recherche d'équilibre entre poètes et musiciens. Ce n'était qu'une des nombreuses initiatives en ce sens au Québec. La démarche du duo Tremblay pourrait presque être qualifiée de "rétro" sauf pour la fraîcheur et la vitalité présentes dans cet hommage à leur ami le poète Gilbert Langevin. Ce disque nous fait redécouvrir Langevin comme le chantre de la volupté dans un contexte où l'amour et la nature sauvage s'harmonisent sans compromis. L'auteur prêche aussi l'amitié humaine universelle et l'illumination spirituelle au-delà de la souffrance et de la mort.

C'est de sa plume, rappelons-le, qu'est née "La voix que j'ai" mise en musique et immortalisée par le rockeur Gerry Boulet. Un autre artiste connu, Dan Bigras, a habillé de musiques grandioses ou rugueuses d'autres beaux textes de Langevin, dont le fameux "Ange Animal". Ici par contre, nous avons affaire à un théâtre musical ample mais léger, d'une belle transparence, où les textes se déploient, jouent avec le silence, les mélodies et les sonorités éloquentes des instruments de Dominique Tremblay (et consorts) et la voix riche et poignante d'Hélène Tremblay. Musicien, compositeur et chercheur folkloriste très prisé dans les années 70, Dominique Tremblay lui-même a conçu cette mouvance en puisant à des sources musicales d'ici et d'ailleurs, sans préciosité, en profonde affinité avec les climats et les fantasmes du poète.

Je vous conseille de prêter l'oreille et le coeur au tango langoureux de "Blanche douceur", aux percussions et aux guitares arabo-andalouses de "Fous solidaires" de même qu'à l'envoûtant trio voix-contrebasse-saxophone qui parcourt "D'un coeur à l'autre". Pour ceux qui se souviennent de Dominique Tremblay le violoniste, n'ayez crainte: les violons vagabondent avec bonheur sur certaines plages en compagnie de la poésie de Langevin. Ce voyage intelligent en mots et en musiques doit se savourer sous toutes ses facettes pendant les longues et pas toujours blanches soirées d'hiver. Un seul extrait vous en convaincra: "À ce néant qui nous fait fuir, je prête un rêve au verbe Jouir."


3. Noël dans la rue (MPVCD1359)

Comme dirait l'autre: "Noël dans la rue, kossé ça?" C'est un changement de cap complet et une redoutable cure vitaminée que je vous propose avec cet enregistrement. Inégal certes, mais d'une vigueur et d'une générosité peu commune, ce disque des jeunes artistes du rock underground montréalais au bénéfice des sans-abris contient des moments très heureux: la reprise du chant des clochettes ("Carol of the bells") par le brillant groupe Groovy Aardvark, la version "méchant party" d'un cantique populaire anglais par le groupe Overbass ("Avec une petite caisse"), la poignante "Valse des sans-abris" du groupe Oblik Instance et les réjouissances des "bergers de Bacchus" selon Banlieue Rouge. Un disque excessif et libérateur qui nous rappelle que Noël n'existe pas que pour les "Peaux d'vison".


4. Claire Pelletier: Murmures d'Histoire (Musi-Art/Ouïe-Dire)

Les incursions dans la mythologie, l'histoire, les légendes et les contes populaires ont inspiré les artistes à toutes les époques: la nôtre ne fait pas exception. Notre société trouve elle aussi ses raisons d'exploiter systématiquement le passé. Nous pouvons saluer ce retour au passé quand il enrichit notre perspective sur les enjeux actuels. Nous pouvons le déplorer quand il sclérose notre vision dans un courant passéiste. Tout dépend de l'interprétation choisie par l'artiste: seule cette licence artistique permet de juger de l'intérêt d'une telle démarche.

La sensibilité de Claire Pelletier en tant que compositeure et en tant qu'interprète m'inspire confiance. Je rapproche son album des productions de l'artiste canadienne Loreena McKennitt, qui intériorise depuis longtemps différentes traditions musicales et littéraires. Claire Pelletier, tout comme McKennitt, semble être attirée par la culture celtique que nous avons importée d'Irlande et d'Écosse. Son adaptation d'un chant traditionnel irlandais sous le titre "Trop loin l'Irlande" en fait foi, de même que son adaptation musicale des légendes de la "Caverne" et du "Vaisseau fantôme" et son interprétation personnelle de "La Belle est au jardin d'amour", vieille complainte québécoise au chant sinueux inspiré de ces mêmes traditions.

Marc Chabot (parolier), Pierre Duchesne (compositeur) et Richard Séguin (compositeur et directeur artistique) sont les complices de cette traversée en chansons. Les ballades aux couleurs musicales chatoyantes font rêver et permettent de se réapproprier en douceur un pan important de notre histoire culturelle populaire: l'influence irlandaise. J'oubliais presque une autre légende, bien française celle-là, celle d'Abélard et Héloïse qui inspire une belle variation sur le discours amoureux: "Mon Abélard, mon Pierre". Pas mal pour un premier album mais j'attends un tableau plus complet de l'univers musical de Claire Pelletier.

Retrouvez d'autres chroniques de La P'tite Vingnenne dans tous les numéros du mensuel web interactif La souris d'Amérique de Sherbrooke. Journal régional complet, ouvert sur les nouvelles du Québec et du monde avec rubriques originales! J'y ai déjà commenté: La Bottine Souriante, Matapedia des soeurs McGarrigle, Le chanteur masqué de Charlebois...

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