Chroniques de la P'tite Vingnenne

La chanson et l'engagement social: un bon partage ou un cercle vicieux? Un entretien avec Micheline Goulet, auteure-compositeure-interprète "en retraite"
par Danielle Tremblay

Dans un café achalandé du centre-ville de Sherbrooke, Micheline Goulet m'explique, entre autres choses animées, comment elle a fait son deuil d'une carrière dans la chanson. Une carrière de plus de quinze ans, à la fois pleine et semée d'embûches et d'incertitudes, achevée comme un point d'orgue sur le très beau spectacle "Indiana" inspiré de la figure de George Sand. Le profil bien dessiné de Micheline en tant qu'auteure-compositeure-interprète ne correspondait pas aux créneaux établis d'une industrie du disque qui s'était repliée frileusement sur elle-même, à la fin des années 70 et durant toutes les années 80. De plus, à l'intérieur de sa démarche musicale elle s'identifiait à des causes sociales et politiques bien précises: la liberté des femmes, le pays québécois, la non-violence, de "Mauvaise sorcière" à "Travaillez pour la paix" sans jamais mâcher ses mots. Plusieurs organismes bien nommés de la région en avaient fait leur porte-parole alors même qu'elle n'arrivait pas à joindre les deux bouts. Ses convictions, elle les maintient aujourd'hui dans sa vie personnelle en leur donnant un tout autre sens. Elle ne se sent plus écartelée par une position ambiguë en public, une position de représentation. C'est dans cet esprit que j'ai recueilli ses propos.

M. Goulet: Tu sais, je pense que chacun de nous a besoin de donner ses énergies gratuitement à quelque chose qui nous rapproche de la communauté. C'est ça tout l'attrait du vrai bénévolat. Le problème que je ressentais en tant qu'artiste, c'est un problème d'intermédiaire: tu ne peux pas vraiment mettre la main à la pâte, on t'a appelée pour chanter.

D'un côté, tu ne participes pas directement à des actions sociales en lesquelles tu crois, même si tes chansons affichent ces croyances; de l'autre côté, les gens ne veulent pas reconnaître les conditions difficiles du métier d'artiste et te demandent de produire un spectacle pour des "peanuts". Nous ne sommes pas tous des Sting! C'est un problème d'image. L'artiste est vu avant tout comme l'amuseur public qui doit se compter chanceux de vivre comme il vit.

Je demande à Micheline si le problème de la position des artistes ne rejoindrait pas celui du fameux travail "invisible et indispensable" des femmes en tant qu'éducatrices, mères, gestionnaires d'organismes communautaires et j'en passe. Elle me rétorque que les artistes, hommes et femmes, ne sont pas plus pris au sérieux que la plupart des femmes travaillant à la maison ou des travailleuses sous-payées pour les services qu'elles rendent. Ce qui engendre une double difficulté pour les femmes qui s'engagent dans la vie artistique.

M. Goulet: D'abord on demande à tous les artistes, quelles que soient leurs ressources, de se défoncer gratuitement pour telle ou telle cause au nom de la sacro-sainte promotion. Combien de fois ai-je entendu ça: "Ça va être bon pour ta carrière!", alors que moi je préférais choisir mes engagements sur d'autres bases!

Et puis j'ai beaucoup observé les comportements de l'industrie tout au long de mes années de métier dans la chanson. À mon avis les cachets sont moindres pour les femmes artistes. Les gens n'envisagent pas qu'une femme cherche sérieusement à faire de la musique pour en vivre. C'est une situation courante dans plusieurs organismes et institutions qui engagent des artistes pour leurs activités-bénéfices.

Si j'avais vécu plus largement de ma production musicale, je me serais sans doute sentie plus à l'aise pour répondre à toutes sortes d'appels. Je dois le répéter: presque tout ce que l'industrie du spectacle projette dans les médias c'est de la poudre aux yeux. On ne montre que les privilégiés: ceux qui peuvent se permettre de jouer pour l'Éthiopie ou les forêts amazoniennes. Mais pour moi et pour bien d'autres personnes que j'ai côtoyées dans le milieu de la chanson, le problème d'autonomie était constant et il l'est encore.

On paye le gros prix pour n'importe quelle réflexion ou prise de position un peu risquée, surtout en tant que femme. Je me souviens de plusieurs discours qu'on m'a tenus: "Raccourcis ta jupe, ma fille, et radoucis tes paroles!" Dans certaines entrevues que j'ai passées à Montréal, on m'interdisait de parler des difficultés du métier: "Les gens ne veulent pas entendre parler de ça!" Encore aujourd'hui, je suis étonnée des concessions que l'industrie exige des femmes auteures-compositeures-interprètes: le camouflage de leurs intelligences, de leurs expériences. C'est effrayant!

Malgré ces échos doux-amers, Micheline se fait une très haute opinion du bénévolat: celui qui rejoint les vrais besoins de solidarité et d'échanges à travers différents champs d'intérêt et diverses affinités. Elle est pourtant inquiète de ce qui pourrait perturber les délicats rouages de cette structure d'engagement.

M. Goulet: Le bénévolat c'est essentiel d'après moi pour la plénitude de vie dans ma communauté. Il y a deux phénomènes très dangereux qui menacent la santé des bénévoles en ce moment: l'individualisme qui envahit tout- c'est pire en temps de crise- et le retrait du gouvernement dans les services. Le bénévolat sert de tampon pour toutes les négligences et pour le refus de l'État d'assumer ses charges sociales et culturelles. Ça ne m'empêche pas de soutenir tout le travail des bénévoles dans les domaines qui me tiennent à coeur, parce que je sais qu'il a un impact.

Lorsque je demande à Micheline ses plans pour un avenir proche, ses yeux extraordinairement clairs s'illuminent d'une passion enfantine pour me parler, eh oui, d'enseignement:

Communiquer! Ma passion de la langue, de la littérature, de la vie et de tout ce qui lui donne un sens! Communiquer par l'enseignement surtout... J'ai déjà fait des tournées pédagogiques pour expliquer les "ficelles" de mon métier d'auteure-compositeure et j'ai adoré. De toutes façons, l'enseignement, c'est une autre forme de mise en scène: alors ça me convient très bien!

En guise de conclusion: Micheline Goulet enseigne aujourd'hui la littérature au Collège de Sherbrooke et collabore à la revue Lèse-Majesté des étudiantes et étudiants en sciences humaines de l'Université de Sherbrooke. Elle participe occasionnellement à des spectacles, souvent collectifs, où elle présente ses chansons, poèmes et nouvelles.

Discographie de Micheline Goulet:
Soliterre (cassette), Propulsion, UR-46, 1984.
Intense (microsillon), Propulsion, UR-1216, 1985.
T'arrives après\Mauvaise sorcière (45 tours), MG UR-1216 m, 1985.

* Cette chronique provient d'un texte publié d'abord dans le bulletin régional Informelles du Centre des femmes de l'Estrie. Le texte a été revu et corrigé pour les Chroniques de «la P'tite Vingnenne». Chapeau bas à Plume!!!

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mis en HTML par
Yves Laneville
laneville@acbm.qc.ca