Chroniques de la P'tite Vingnenne 1997

L'ÉTÉ CRÉMEUX DE LA P'TITE VINGNENNE 


par Danielle Tremblay

  1. Jean-Louis Daulne: OnomatOpoiia (1997)

    Disque compact Franc'Amour sous licence Disques Double DOCD-30042

    Que veut donc dire «OnomatOpoiia»? Selon l'artiste, ce terme coloré illustre le travail harmonique et rythmique des «sons de la bouche et du corps caressé et frappé». Vous avez deviné que ce travail des «voix du corps» sous-tend toute la démarche musicale de Jean-Louis Daulne: d'ailleurs il est le frère aîné de la famille vocale et musicale Zap Mama, constituée de Belges d'origine zaïroise. Ceux et celles qui ont vibré aux choeurs afro-européens très originaux de Marie et Anita Daulne, principales auteures-compositeures-interprètes du groupe Zap Mama, retrouveront avec plaisir leur irrépressible frère qui apparaît comme une sorte d'homme-orchestre entre Khaled (pour la chaleur et la belle âpreté de la voix ) et Bobby McFerrin (référence pour les inconditionnels du jazz vocal).

    En effet, on peut rapprocher ces deux artistes (l'Américain McFerrin et le Belge Daulne) qui fondent toujours les rythmes et les rimes de leurs chansons sur leurs propres effets vocaux et leur goût pour la sonorisation du langage. Cependant ne vous attendez pas à un disque expérimental. Je chercherais même un peu plus d'excentricité, tout en savourant le travail raffiné du chanteur-bruiteur-musicien sur certaines pièces: «Quoi de ma monnaie...», «Les Bulles», «Commérages». On a bel et bien affaire à un disque de chanson populaire belge: du meilleur cru, mais de la chanson populaire tout de même, dans une réalisation sophistiquée (signée Christophe Vervoort) contenant une panoplie de styles identifiée aux artistes belges depuis Maurane et Philippe Lafontaine: jazz-pop, funk, salsa, etc.

     

    Malgré le charisme indéniable de Jean-Louis Daulne et plusieurs jolies trouvailles musico-verbales, les pièces que je préfère demeurent celles qui trahissent le plus son bagage culturel différent et sa capacité de jouer avec les langues: «Oumwahli'», «Calamité» et la merveilleuse réécriture de «Vesoul» de Brel, qu'on croirait vraiment issue de deux continents à la fois. Ces trois pièces sont le gage d'une belle évolution pour un auteur-compositeur-interprète hors normes qui gagnerait à exprimer tous les penchants de sa sensibilité.

     


  2. Le phénomène LHASA: quelques réflexions sur le métissage musical en Amérique et au Québec

     

    Laissez-moi vous conter une histoire, ou plutôt un conte exotique frais et fruité à souhait.

     

    • Las Vegas, Nevada (U.S.A.), les années 50: Yma Sumac, l'étoile du «kitsch exotique» prend son essor. À part la personnalité vocale et scénique hors du commun de la diva péruvienne, ce qui galvanise les foules nord-américaines c'est ce mélange musical étrange de références aux musiques traditionnelles des Andes, de l'Amérique hispanisante et des meilleurs moments d'écriture orchestrale façon Broadway. Ce que les historien-ne-s de la musique redécouvrent aujourd'hui, c'est que derrière ces arrangements qu'on a qualifiés de «kitsch» se profilait un mouvement de métissage assez extraordinaire mettant en valeur plusieurs compositeurs sud-américains de haut calibre, plus ou moins intégrés à la vie opulente du Nord. Des musiciens et des producteurs y ont participé notamment dans l'univers complexe du jazz et de la musique à programme (pour le cinéma, par exemple): l'antichambre du mouvement «world beat» avec l'étiquette de disques Verve et les artistes Richie Varola, Yusef Lateef, Willie Bobo et Cal Tjader, sans compter les grands innovateurs afro-américains comme Dizzy Gillespie et Illinois Jacquet. On ne doit pas oublier non plus que le compositeur-arrangeur attitré de Madame Yma Sumac était nul autre que son mari le musicien et musicologue péruvien Moises Vivanco. Un enregistrement particulier d'Yma Sumac: Inca Taqui révèle le souci profond du couple de restituer dans leur fraîcheur originelle les traditions musicales et culturelles de leur pays, tout en les rendant accessibles aux Nord-Américains du temps et en permettant certaines recherches expressives. Cet enregistrement d'une étonnante sobriété pour l'époque contient les pièces «K'arawi», «Malaya» et «Chuncho», des bijoux d'éloquence et même d'audace dans l'illustration musicale.

       

    • Montréal, Québec, 1997: LHASA (Lhasa de Sela) est révélée au grand public québécois grâce à une habile co-réalisation de la chanteuse-auteure-compositeure avec le musicien Yves Desrosiers et grâce aux grands renforts de promotion de notre maison de disques Audiogram. Là encore, le succès fou obtenu par cette jeune artiste accomplie, Mexicaine d'origine, constitue la pointe d'un iceberg: c'est-à-dire d'un mouvement musical irréversible préparé depuis des années par le travail acharné de nombreux musiciens québécois de dizaines de cultures différentes. D'abord en marge du système établi de l'industrie musicale, ces initiatives se sont peu à peu affirmées dans la culture populaire à la faveur de festivals, comme le fameux Musique Multi-Montréal dans les années 90, et de lieux comme le Café Balattou, sans parler des autres bouillons de culture musicale en région (par exemple au Petit Bonheur de Saint-Camille en Estrie) et de l'influence grandissante des musiques du monde dans la programmation des festivals internationaux majeurs (Festival d'été de Québec, Festival international de jazz de Montréal). À travers toutes les opportunités commerciales, il y a de bonnes chances que ce mouvement devienne plus qu'un feu de paille. C'est peut-être le début d'une véritable intégration des rythmes de vie: la musique et la chanson restent les indices profonds de la culture et de tout ce qui s'y agite d'humain. Notre peuple y semble plus éveillé que jamais auparavant.

    La réalisation du disque de LHASA: La Llorona, a ceci d'exemplaire qu'elle réussit à garder une cohérence et une conviction remarquables d'une plage à l'autre, à cheval entre les images d'Épinal de la chanson populaire mexicaine et une sensibilité dramatique contemporaine qui possède ses propres ressorts. Chaque chanson se conçoit comme un carnaval d'images et de sonorités: tantôt mélodramatique, tantôt contemplatif, tantôt féroce, toujours coloré d'alliages musicaux bizarres (à première vue) et de la voix de LHASA, à la fois râpeuse et veloutée, étrangement mûre pour un âge si tendre.

     

    Les textes des chansons, traduits en français comme en anglais dans le livret, nous emmènent dans un au-delà de la douleur et du déchirement amoureux, dans une poésie vibrante et vénéneuse souvent adaptée de contes traditionnels. Les climats varient de la drôle de fête foraine en présence d'accordéon, de sousaphone et de percussions («Floricanto») jusqu'à la scie chantante et aux claviers représentant le vent du désert mieux encore qu'Ennio Morricone («El Desierto»). Je crois que les musiciens, sous l'inspiration de LHASA, se sont beaucoup amusés à pervertir des clichés et des thèmes dans toutes les directions. Cependant, la voix (voie) terriblement intime de LHASA nous invite à la prendre au sérieux et à se laisser prendre au charme ravageur de ses histoires. On m'apprend que LHASA chantera bientôt des chansons en français: je souhaite fort qu'elle ne renonce pas pour autant à la désarmante poésie qu'elle a concoctée pour ce premier disque en terre québécoise.

     

    LHASA: La Llorona (DC de 11 chansons, Audiogram ADCD 10101)

    Pour en savoir un peu plus long sur les initiatives du Musique Multi-Montréal, coordonnées par la compositeure, chercheure et collectionneure d'artefacts sonores Liette Gauthier, lisez la critique de Karen Ricard dans la revue Chansons: www.mtl.net/~chansons/ici.html.

     

    Pour en savoir beaucoup plus sur le fameux métissage musical américain des années 50 et 60 et tous ses dérivés pour le meilleur et pour le pire, consultez le site richement documenté de l'amateur Brad Bigelow: The Exotica Standards à l'adresse www.netrail.net/~bbigelow/homepage.htm.

    Allez voir aussi le site complet consacré à une grande auteure-compositeure-interprète québécoise qui s'imprègne depuis longtemps des rythmes du monde: Karen Young: www.infobahnos.com/~ursh/karen_young.html.

     

    Je vous reparlerai d'Annette et de Laurence Revey, qui visitera finalement le Québec au Coup de Coeur francophone de novembre 97.


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