Chroniques de la P'tite Vingnenne

Ma colorée tapisserie d'automne


par Danielle Tremblay

Juliette: Rimes féminines
Pascale Leblanc: Mes différences
Mano Solo: Les années sombres

1 : Juliette: Rimes féminines (DC Le Rideau bouge MT104)

Juliette Noureddine, enfant terrible de la jeune chanson française, nous revient avec son nouvel album Rimes féminines sous la direction artistique de Didier Gorret. Un nouvel album où le verbe de Pierre Philippe et la musique de Juliette s'articulent avec un art consommé.

Le meilleur des «cuisines» de la tradition hexagonale (musette, fanfare et mélodie lyrique) voisine la parodie rabelaisienne et le théâtre musical le plus baroque. La cohérence du disque ne se dément pas, de la savoureuse fable érotique La Géante à la jouissante ironie jazzée de Consorama (pour «Consommation») en passant par la pièce-titre, petit hommage corsé aux femmes remarquables dans toutes les sphères: de la courtisane Lola Montès à la révolutionnaire Alexandra Kollontai!!!

Le propos du tandem Juliette-Pierre Philippe reste déroutant, complexe, sensible et politiquement incorrect. La voix de Juliette porte encore les images les plus délirantes avec panache. Didier Gorret et l'Ensemble Orchestral des Hauts-de-Seine lui offrent des arrangements riches, un brin trop luxueux même: Juliette démontre malgré tout sa touche pianistique dans la pièce justement nommée La petite fille au piano. N'oublions pas la très belle reprise de la pièce de Stephen Sondheim I'm still here (de la comédie musicale Follies) traduite avec vigueur par Pierre Philippe en Tenir. Un choix musical heureux pour Juliette qui y plonge avec toute sa passion visionnaire. Rimes féminines prouve hors de tout doute que Juliette est une force avec laquelle il faudra compter dans le panorama musical français.

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2 : Pascale Leblanc: Mes différences (DC Cool/Musi-Art MACD 5814)

Le premier disque de cette jeune auteure-compositeure-interprète renferme plusieurs trésors, malheureusement encombrés d'arrangements musicaux trop conventionnels. La plume de Pascale Leblanc me semble étonnante de justesse et de finesse: sa voix ronde et un peu rauque sert ses textes de façon prenante et subtile. Sur cinq des onze pièces de l'album, on retrouve des hybrides mélodiques et rythmiques variés, efficaces et même émouvants: j'ai vibré davantage à La ronde des petites gens, Là-bas, Sortir de là, Promesse pour une prochaine vie et enfin à la pièce-titre Mes différences. Je souhaite que ce métissage musical se poursuive sur les prochaines chansons que nous présentera Pascale Leblanc. À n'en pas douter, nous sommes en présence d'une créatrice passionnante et attachante que je ne voudrais pas voir ravaler par des impératifs commerciaux trop gourmands.

Je vous laisse sur ces mots de Promesse pour une prochaine vie:

Nous, on est funambules sur nos lignes de vie
Dans ta main je dors, dans ma main tu manges
On partage la même bulle à l'abri de l'asphyxie
Quand tu couvres mon corps de tes ailes d'ange
Fais-moi (bis) pour ta prochaine vie une promesse d'amoureux
Dis-moi, oh dis-moi que dans cette autre vie
Tu t'souviendras un peu ... De nous (...)

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3 : Mano Solo: Les années sombres (East/West 0630 11606-2)

"Des obus qui font leur marché! Un enfant par-ci... Un combattant par là... Un enculé...Un combattant... Un enfant...!" Des mots saisissants dans une voix bouleversante, à la fois crue et pleine d'un trémolo fragile. C'est tout Mano Solo. J'ai adoré La marmaille nue, son précédent "ouvrage", et je récidive avec Les années sombres où, d'après moi, il se surpasse en authentique gouaille parisienne et en justesse d'expression et d'émotion. Mano Solo combat les effets du SIDA depuis une couple d'années. Bien sûr que cette urgence de vivre se ressent dans sa voix, son langage et ses thèmes. Mais au fond, peu importe ce qui a marqué son écriture: ses chansons vibrent en soi, elles éclatent de tous leurs feux dans un langage musical d'une variété inouïe où tressaute un humour d'écorché vif.

Tango, salsa, mambo, swing, calypso, java: tous les rythmes adoptés par les multiples formes de la chanson française et francophone sont au rendez-vous. Plusieurs pièces jouent du contraste entre des textes désespérés et une danse endiablée: par exemple "Y a maldonne" (dont j'ai cité un extrait), "Tango", "Paris boulevards" et la superbe "Soir de retour". Mano Solo cite Brel comme un de ses grands modèles: en effet, on peut les rapprocher sur certains plans. Les années sombres ont enchanté mes belles soirées crépusculaires de novembre: peut-être vous feront-elles planer au-dessus des petites et grandes misères quotidiennes...

Précision: dans une entrevue accordée au magazine rock français Longueur d'ondes, Mano Solo mentionne Jacques Brel plutôt comme un objet d'amour-haine même s'il reconnaît des ressemblances entre Brel et lui. Un de ses véritables modèles est Jacques Higelin - autre excellent chansonnier plein de vitalité...

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