Chroniques de la P'tite Vingnenne

Les disques de la P'tite Vingnenne


par Danielle Tremblay

Mes coups de coeur en chanson de l'été 1996

1) Daniel Bélanger: Quatre saisons dans le désordre

Bien sûr, tout le monde en parle depuis le début de l'été. Je dois vous avouer que je fais partie du choeur et que mon amour pour cet album est inconditionnel ou presque. Ces chroniques en chanson d'une âme errante, habitée par un doute fécond, sont jouées et chantées avec mordant, verve et subtilité. Des musiciens expérimentés, très connus pour tous ceux qui suivent de près la palette des productions d'Audiogram (par ex.: Rick Haworth) ont su ici s'ajuster étonnamment bien à la présence du chanteur et auteur-compositeur. Le disque profite de riches arrangements musicaux: malgré cela le tout ne paraît pas "surproduit", contrairement à ce qui se passe sur trop de disques. On croit entendre une réelle complicité entre tous les musiciens: cette complicité transparaît à travers les moyens techniques raffinés dont le jeune artiste dispose aujourd'hui. Serait-ce cela la maturité dans la production musicale?

Toujours est-il que Daniel Bélanger dépasse largement les attentes de son public et des critiques avec ce disque. La musique embrasse avec une rare puissance d'évocation plusieurs styles et plusieurs combinaisons d'instruments: funk, rock quelque peu psychédélique, folk... Mes pièces préférées à ce titre sont Les deux printemps, Cruel (il fait froid, on gèle), Les temps fous ainsi que Je fais de moi un homme, pièce de résistance douce-amère sur le monde du travail. En tant que chanteur, Daniel Bélanger explore d'autres registres, d'autres textures, d'autres émotions à l'aide d'ambiances sonores pleines d'empathie. Je vous recommande d'écouter par exemple La voix lactée et la pièce titre de l'album qui illustrent bien ce que je veux dire.

Les textes atteignent souvent un lyrisme direct et profond, jamais dénué d'une certaine auto-dérision. Bélanger joue de sa plume avec une aisance renouvelée sur certains titres comme Les deux printemps:


Sortez-moi de moi: ou encore Imparfait: ou enfin la jolie ballade du Parapluie:

J'en conclus que Quatre saisons dans le désordre me semble un beau risque qui a comblé l'artiste -et qui nous comble- aussi bien au point de vue thématique que musical. Daniel Bélanger fait preuve d'une sensibilité et d'une créativité à découvrir: entre la désillusion et l'émerveillement sur notre monde intérieur et extérieur, l'auteur-compositeur n'est jamais confortable et c'est tant mieux...

2) Coma: 1er album éponyme

Le disque de ce duo musical m'a fascinée dès la première écoute pour plusieurs raisons. D'abord, l'habileté et l'imagination du guitariste, auteur-compositeur et arrangeur Nicolas Maranda m'ont étonnée à l'intérieur d'un concept rock plein de relief et de couleurs explorées d'une pièce à l'autre: ce n'est pas très fréquent aujourd'hui. Ensuite, la chanteuse et auteure-compositeure Pascale Coulombe ne manque pas de registre ni d'audace elle non plus: son goût de l'exploration la rapproche d'une certaine Catherine Ringer (du groupe Les Rita Mitsouko), surtout quand elle joue de trois modes avec le texte et la mélodie de Carmen: le récitatif vénéneux, le "bel canto" hystérique et la clameur rock'n'roll.

D'ailleurs les critiques ont comparé tout de suite la démarche musicale de ce duo à celle des groupes français Niagara et Rita Mitsouko. C'était peut-être inévitable, mais selon moi, le couple de musiciens se défend très bien sans ces parallèles. Leurs meilleures chansons sont empreintes d'un humour délicieux situé juste entre le sourire et la grimace. Je vous conseille donc d'écouter leur malicieuse reprise de la "Habanera" de l'opéra Carmen: la phrase L'amour est enfant de bohème a rarement été aussi convaincante, inquiétante ou jouissante dans un contexte rock. Je vous conseille aussi le funk contagieux de Ça va sauter, la superbe fantaisie Vide vie - du rythm'n'blues arabisant composé avec l'aide du musicien Michel Cusson - de même que les rythmes et les chants sulfureux des pièces Le lézard et Cosmos, inspirés à la fois du jazz et du pop psychédélique.

Un exemple de texte où le délire existentiel est savoureux:

Bien sûr le titre le plus accrocheur - avec un petit salut sonore au huard - demeure Une araignée au plafond. La chanson fait même l'objet d'une reprise avec un arrangement un peu plus grinçant: la dernière pièce du disque (Tarentula remix) pour les pistes de danse: marketing oblige. Franchement, j'ai hâte d'entendre encore davantage d'expériences et de passion musicale "inconditionnelle" de la part du duo. Bon début!

3) Mônica Passos: Casamento

Cet album de la flamboyante artiste française d'origine brésilienne est paru en 1993. C'était d'abord un "trésor caché" pour les amateurs de chanson tous azimuts: les récents spectacles de Mônica Passos en terre québécoise, plus particulièrement aux Francofolies de Montréal, au Festival de Jazz de Montréal et au Festival d'Été de Québec, ont ravivé son succès et contribué à la distribution canadienne du disque.

La chanteuse, comédienne et auteure-compositeure fait preuve de multiples audaces. Tous les témoignages le corroborent: Mônica Passos prend d'assault les scènes où elle se produit, elle joue ses chansons de sa voix souple et dramatique et de son corps plantureux, elle exerce son charme fou sur ses musiciens et sur le public qui ne voit pas le temps passer. Ses audaces ne se limitent pas cependant à ses performances scéniques: l'artiste préfère "joindre le charnel et le spirituel" selon ses propres paroles en entrevue. L'architecture subtile de ses chansons, le plus souvent co-écrites avec son complice-arrangeur et compositeur Marc Madoré, en fait foi. Un penchant pour les procédés du jazz contemporain: richesse harmonique et mélodique, recours à l'improvisation, fusion des styles, etc. se retrouve dans des pièces comme Babel, Doidia (avec le groupe de musique gitane Bratsch) et Le Chef revient dans cinq minutes. Véritables salades musicales et théâtrales, ces pièces reflètent une sensibilité iconoclaste et une profonde conscience sociale qui n'excluent pas pour autant le jeu ou l'ironie.

Sur disque et sur scène, Mônica Passos parcourt aussi avec un grand respect et beaucoup de fraîcheur des pièces de choix du répertoire des poètes et chansonniers de son Brésil natal. Écoutez par exemple: Encontros e Despedidas (Fernando Brant-Milton Nascimento), Alguém Cantando (Caetano Veloso) ou encore A Felicidade (Tom Jobim-Vinicius de Moraes). Elle rend le même hommage aux musiques "folk" brésiliennes par des chansons de sa propre plume: la voluptueuse O Violao Do Meu Pai, la furieuse Fora! chant de ralliement contre la corruption politique et la très émouvante Ça y est qui parle de la condition des artistes. Mônica Passos chante en portugais, en français et en anglais sur son disque: certaines chansons mêlent même les trois langues... Le phrasé et les intonations de Mônica Passos - la chanteuse - ont amené les critiques à la comparer à Diane Dufresne. Plutôt flatteur à mon avis! Ne manquez aucune chance de l'écouter ou d'assister à ses spectacles.

Ginette Reno: La chanteuse

Même si ce disque est paru au début de l'hiver 1995, je le place au beau milieu de mes découvertes de l'été. Je savais Ginette Reno capable de grandes choses en voix et en interprétation à nous faire frémir... Je n'avais pas l'âge d'écouter ses premiers succès, mais j'ai eu la chance de capter à la télévision son fameux duo avec Jean-Pierre Ferland dans les années 70: T'es mon amour t'es ma maîtresse. Beaucoup d'autres chansons ont coulé sous les ponts depuis, notamment la très belle de Diane Juster: Je ne suis qu'une chanson, de même que des performances mémorables dans les milieux du jazz et de la comédie musicale, d'abord avec Michel Legrand, puis avec Oliver Jones, au Festival de Jazz de Montréal. Tout récemment, j'ai été particulièrement émue par sa reprise dans le style "gospel" d'une chanson du groupe rock Queen: Somebody to love. Oui, Madame Ginette Reno est capable de nous émouvoir à tout âge. Mais ce disque La chanteuse me semble une double réussite et voici ce qui me motive à le dire.

En premier lieu, l'écoute de plusieurs des chansons nous fait ressentir un degré d'intimité assez remarquable entre le personnage et la démarche de la chanteuse et l'écriture de son parolier: en l'occurence Luc Plamondon. Notre prolifique parolier - en fait un des plus prolifiques de la chanson populaire francophone - semble avoir trouvé en Ginette Reno une sorte d'"alter ego": l'état de grâce pour explorer plusieurs des thèmes qui lui sont chers, comme la solitude, le besoin d'amour inconditionnel, l'aliénation brisée par le rêve - voire la folie - et les interrogations devant la mort, sans oublier les contradictions de la vie d'artiste. En fait, certains textes collent à la peau et à la voix épanouie de l'interprète comme ce n'est presque pas permis.

La pièce-titre La chanteuse évoque beaucoup:

En fait tout cet album est un exercice d'authenticité et de maturité pour la chanteuse et pour le personnage qui s'y investit par des paroles rarement exprimées, à la fois élégantes, sobres et directes. Écoutez par exemple le rock somptueux et impertinent d'Indépendante ou dépendante. Écoutez encore la ballade Galaxies, où Madame Reno déploie les nuances d'un des plus beaux textes jamais écrits par Plamondon, avec Le blues du businessman pour Claude Dubois, Le parc Belmont pour Diane Dufresne et L'amour existe encore pour Céline Dion. Ce qui ne gâte rien, la facture des chansons ne se limite pas à un ou deux styles musicaux: les arrangements de Romano Musumarra, allègres mais jamais envahissants pour la voix, couvrent le rock, le folk, la ballade néo-classique et font même un clin d'oeil à la danse et au "world beat" avec les pièces Danse et Dans cette vie d'enfer.

Un regain de vigueur pour Ginette Reno? Plutôt un beau bilan et la libération d'un potentiel trop longtemps contenu en carrière. Bravo à tous les artisans de cet album! Je vous quitte pour le moment sur ces mots choisis de Galaxies:

Danielle Tremblay

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Yves Laneville
laneville@acbm.qc.ca