Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

DANS LA TRADITION DU RHYTHM AND BLUES

par DAVID LONERGAN

Elle a les pieds solidement ancrés sur la scène, la tête haute, rejetée en arrière tandis que le saxophone effectue son solo. Le rhythm and blues a envahi la salle: Theresa Malenfant, l'enfant de Dieppe, chante Janis Joplin. C'était à l'Osmose le 6 juin dernier, c'était l'année dernière à l'occasion d'un festival: ce sera cet été, là où on accueillera cette voix puissante et chaleureuse.

Son plus récent disque, Little girl blue, rend hommage à Janis Joplin (1943-1970). Peut-être moins à la chanteuse comme telle qu'à ses chansons. On est loin de la réplique, de la copie auxquels les groupes-hommages nous ont habitués. L'Acadienne a choisi d'investir à sa façon des chansons marquées par la forte personnalité et le talent très particulier de la Texane. Janis broyait littéralement les chansons, les texturant de sa voix brumeuse, gutturale, créant un son «sale», dans lequel le cri, le hurlement exprimait la lourde désespérance qui habitait l'interprète. Il y avait du tragique dans sa façon de donner vie à une mélodie. Janis a connu la gloire en même temps qu'elle perdait le contrôle sur elle-même, dans une grande confusion qui donnait à ses interprétations leur urgence, leur caractère unique, comme si elle sentait la mort planer au-dessus d'elle. Quand elle chantait a cappella la courte complainte «Mercedes Benz», et qu'elle la terminait par un «That's it!» suivi d'un rire vaguement démoniaque, elle communiquait à la fois sa dérision face à son destin et l'extrême angoisse qui l'habitait.

Quand Theresa chante «Mercedes Benz», elle s'appuie sur des percussions et sur un choeur qui donne à la chanson une connotation religieuse, transformant le sarcasme en une douce ironie qui n'a pas la même portée sociale: ce ne sont pas les amis de Theresa qui ont des Porsche mais bien ceux de Janis.

Les interprétations de Theresa ont un caractère «léché», quelque part entre la blues singer et la chanteuse populaire, un croisement de Ginette Reno et d'une des grandes chanteuses de blues, que ce soit une Bessie Smith ou, dans un registre plus sauvage, Big Mama Thornton.

Janis ne connaissait que la démesure. Theresa reprend «Piece of my heart», un des premiers succès de Janis tiré du disque Cheap Thrills et écrite par Jerry Ragovoy et Bert Berns. Dans la version de Janis, la voix est pratiquement abandonnée par l'orchestre, Big Brother and the Holding Company n'arrivant pas à suivre les fantaisies et l'intention de la chanteuse. La chanson semble vouloir se déconstruire, réminiscence du titre et évocation du dessin de présentation qui orne la pochette du disque où l'on voit un homme plutôt hideux, armé d'une fourchette et d'un couteau, renifler le coeur saignant qui baigne dans son assiette. Theresa se réapproprie cette chanson d'une manière sans doute plus proche de la volonté de ses auteurs. La voix s'entoure de cuivres et s'inscrit dans la longue tradition du rhythm and blues dont s'inspirent Ragovoy et Berns à qui on doit également des chansons comme «Here comes the night» des Them (avec Van Morrison) et «I'll take good care of you» de Garnet Minns and the Enchanters.

De la même façon, la version de Theresa de «Little girl blue» est plus dans la grande lignée de la chanson populaire américaine que la version déviante de Janis. Après tout, cette chanson a été écrite en 1935 par Lorenz Hart et Richard Rodgers pour leur comédie musicale Billy Rose's Jumbo et reprise en 1962 par Doris Day. Et «Tell Mama» du précédent et excellent disque de Theresa, Eye of the Hurricane, a d'abord été un hit de Etta James en 1967. Theresa retient les chansons de Janis qui lui conviennent. Et, à l'écoute du disque, l'ombre de Janis s'atténue sans jamais disparaître, pour nous laisser le plaisir de goûter cette voix «classique» qui chante avec coeur et simplicité un répertoire que l'on pensait intouchable.

Theresa Malenfant, Little girl blue, 1997.

(Source: la revue «Acadie nouvelle», 19 juin 1998)

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