Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

DE MARIE-JO THÉRIO À L'INDUSTRIE MUSICALE ACADIENNE

par DAVID LONERGAN
  1. EN NOUS PARLANT D'AMOUR
  2. QUAND LES ECMA SE METTENT AU FRANÇAIS
  3. À LA RECHERCHE D'UNE INDUSTRIE

  1. EN NOUS PARLANT D'AMOUR

    Il y a son sourire et ses yeux mutins quand elle va raconter une histoire. Il y a son épaule droite qui se soulève quand elle va chercher un effet sur son piano. Il y a cette voix qui sautille dans l'espace quand elle va pointer un aspect du texte. Il y a elle, Marie-jo Thério, assise bien droite sur le banc du piano: la salle Jeanne-de-Valois était comble tout comme les gens l'ont été, comblés, par ce simple et émouvant spectacle présenté dans le cadre des ECMA qui se sont terminés hier soir à Moncton.

    Elle ouvre son spectacle dans le silence de sa voix. Elle, son accordéon; elle, un micro. Un guitariste, un bassiste dans l'attente. Et la salle. Comme des retrouvailles. La parenté, les amis, les amis des amis, les curieux, les fans. Une salle de tous âges, de tous horizons. Une salle comme on ne peut que rarement en voir puisque tout le monde était là. Et la raison de chacun d'être là faisait vibrer chaque chanson d'une façon particulière. On ne ressent pas les choses de la même façon selon que c'est notre fille qui chante, ou une pure étrangère, ou encore notre idole. Et selon que l'on ait dix ou soixante ans. Et puis, c'est aussi un événement rare que de s'apercevoir qu'une enfant de sa ville, de son coin de pays, cette enfant qui porte la même réalité que soi, a un talent qui dépasse, qui déborde, qui emporte, qui laisse sans mots. Et c'est encore plus envoûtant quand on constate qu'elle n'a pas fondamentalement changé, que l'on peut revoir en l'admirant l'adolescente ou la toute jeune femme qu'elle était quand elle est partie, là-bas, au loin, vers cette grande ville un peu brumeuse qui appelle et retient les «enfants» des régions «éloignées».

    Il y avait beaucoup d'émotions dans cette salle, beaucoup de fierté. Chacun, j'en suis sûr, s'est trouvé une parenté avec celle qui suscitait rires, sourires et soupirs et chacun l'a fièrement dit à l'autre durant l'entracte ou après, alors qu'une lourde et douce neige enveloppait la ville et caressait notre mémoire. Alors, dans une telle atmosphère, en cette soirée de Saint-Valentin, quoi de plus naturel que d'entendre Marie-Josée demander à sa mère de venir chanter un rappel avec elle. La mère qui, m'a-t-on dit dès la sortie, aurait rêvé de chanter davantage, a chanté «Parlez-moi d'amour» tandis que sa fille l'accompagnait au piano et que la salle reprenait en choeur le refrain.

    Entre ce rappel et le début, Marie-Josée nous a montré les multiples facettes du talent de Marie-jo. Des introductions qui prenaient l'allure d'amusants monologues dans lesquels la comédienne s'en donne à coeur joie, des chansons qui nous promenaient dans le vécu de l'auteure qu'elle est aussi et qui, toutes, étaient non seulement chantées mais «jouées». Là s'offre sans doute le plus grand talent de Marie-jo, dans cette capacité de créer pour chaque chanson un véritable univers. Et puis, elle manie bien la langue, elle utilise avec bonheur le chiac, elle vogue bien dans ses souvenirs, elle sait retenir « les mots à fleur de peau » comme elle le chante dans «Cocagne». Pour la soutenir, son piano et deux guitares : la basse fluide et inventive de Mario Légaré et la guitare tout en contrepoint de Sylvain Quesnel. Des instruments mis au service de la voix, et la voix au service du texte.

    Elle est repartie, la Marie-Josée de Moncton. Elle est repartie vers son Montréal, vers la France, vers Marie-jo, elle qui voulait chanter et qui le peut alors que, peut-être, une autre femme, dans d'autres circonstances, n'a pas pu.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 17 février 1997)

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  2. QUAND LES ECMA SE METTENT AU FRANÇAIS

    Moncton, 20 heures 20. Sur le trottoir, tout à côté du Théâtre Capitol, une jeune femme chante en anglais. Heureusement, ce samedi soir 15 février est plutôt doux. Des queues se forment, déjà, devant les bars où ont lieu les spectacles présentés dans le cadre des ECMA. Des badeaux arpentent le trottoir, s'interpellant, hésitant, jaugeant la longueur de l'attente dans un brouhaha joyeux et bilingue.

    Dans le hall du Capitol, une petite foule attend. Les sons et les modulations caractéristiques du français et de l'anglais s'emmêlent et créent un effet de babillage étrange comme si naissait une troisième sonorité. Dans la salle, les applaudissements fusent, les gens relèvent la tête. Une employée me dit en français que le spectacle de Barachois vient de se terminer mais que je ne peux pas entrer parce que la salle est pleine. Tant pis. Je sors. Au bout de la Main, Spanky's vibre aux accents d'un groupe anglophone. La fête bat son plein et ce bar ne dérougira pas durant les 75 heures que dureront l'événement, record Guiness oblige. La foule, anglophone, est aussi entassée que chaleureuse.

    Demi-tour, direction le bar Au Deuxième. Il est 20 heures 40 et les gens se pressent à l'entrée pour assister au spectacle de 21 heures. Ma carte de presse me permet de passer (merci, excusez-moi...). La salle se remplit rapidement. Amérythme ouvre la soirée (un spectacle remarquable : imaginez du Bach dans un bar). Les présentations se font dans les deux langues. Un des membres fait une présentation uniquement en anglais, se méritant un ironique et enjoué «Tu parles d'un bilinguisme» du leader du groupe Michel Deschênes. Dehors, certains attendront plus d'une heure avant d'entrer. La foule est francophone.

    D'un spectacle à l'autre, d'une langue à l'autre. Sans accroc, en toute fluidité. Bien sûr, il y a plus d'anglais que de français. Mais le français occupe une place supérieure à ce qu'un strict partage statistique lui accorderait : Moncton résonne dans les deux langues. Souvent, on entendra des artistes anglophones dire un "Merci Moncton", comme si Moncton était une ville francophone. Curieux effet que d'entendre le nom de cette ville associé plus souvent au français qu'à l'anglais. Curieux mais sympathique. Dans les réceptions, les anglophones cherchent leur français de sixième année ("Mais ma fille parle français, elle"). L'atmosphère est bon enfant et, manifestement, les anglophones ont du plaisir à être dans ce qu'ils considèrent être une ville à saveur francophone. Les nombreuses conférences se font tantôt en français (la journée colloque organisée par l'AAAPNB), tantôt en anglais (la majorité) tantôt dans les deux langues (avec traduction simultanée). Là encore, pas de heurts mais une douce complicité et un grand respect.

    Dimanche après-midi. Un spectacle qui n'en est pas un mais qui reste mon préféré. Dans le cadre du "Songwriters Circle", présenté par la Songwriters Association of Canada et SOCAN, douze auteurs-compositeurs ont interprété chacun trois de leurs chansons. Pas de scène mais une chaise, une guitare, un micro dans une salle de conférences. 150 personnes presque toutes anglophones écoutent, dont une majorité de professionnels de l'industrie de la musique. Neuf anglophones dont trois femmes et trois Acadiens: Ronald Bourgeois qui fait aussi office d'animateur, Danny Boudreau et Denis Richard. Des moments magiques : les nouvelles chansons de Ronald Bourgeois, la sensibilité de Marc Jordan, la présence de Bruce Guthro et surtout, la qualité de l'écoute : nous sommes là pour entendre, dans toute leur nudité, des chansons. Les Acadiens chantent en français et les présentent dans les deux langues, les Anglophones s'en tiennent à l'anglais et glissent au français pour remercier Moncton : le colonel Monkton a dû en avoir des frissons sur les os...

    Les Acadiens ont pris beaucoup de place dans ces ECMA monctoniens... Qu'en sera-t-il l'an prochain et les autres années? À Moncton il y avait non seulement la volonté des organisateurs mais aussi la clientèle. À Halifax, il ne restera guère que la volonté... L'industrie du disque et du spectacle des Maritimes comprend aussi la réalité acadienne mais la difficulté va être de convaincre le public anglophone. Comment rassembler 650 personnes (au moins) autour des «vedettes» acadiennes à Halifax comme ce fut le cas à l'Osmose, dans le cadre de l'émission «Déclic» de Radio-Canada, par un beau vendredi après-midi ? Le gaélique a-t-il eu plus de chances à Moncton que le français n'en aura à Halifax?... L'avenir nous le dira.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 18 février 1997)

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  3. À LA RECHERCHE D'UNE INDUSTRIE

    Et tandis que le festival que sont aussi les ECMA battait son plein, certains réfléchissaient à l'avenir de cette industrie qu'est le monde de la musique et de la chanson. Trois rencontres ont réuni les intervenants acadiens: deux ateliers de trois heures et un forum d'une journée. Qu'en est-il ressorti ? La vitalité de la chanson populaire acadienne, et plus largement, de sa musique, est évidente: les disques continuent à sortir, de nouveaux noms apparaissent et certains percent le marché québécois. L'écart est grand entre le lointain 1972, alors qu'Édith Butler sortait son premier 45 tours, et le 1995 du CD de Zéro ° Celsius. À cet égard, l'hommage rendu à notre grande chanteuse lors des ECMA est aussi, comme elle le soulignait elle-même, un hommage à toute la musique acadienne. On évalue à un peu plus de 200 le nombre de disques "longue durée" qui ont été produits par des Acadiens. Plus de 35 % l'ont été depuis 1994. C'est dire que l'industrie du disque n'est guère vieille.

    Et même, peut-on parler d'industrie alors que les artistes acadiens ne sortent que 20 à 30 disques par année, dont certains sont produits, réalisés et financés à Montréal ou ailleurs, et que la plupart sont des auto-productions? C'est le premier problème auxquels se sont heurtés les participants des ateliers. Pas facile de s'avouer que la masse critique de population, et par conséquent la quantité de créateurs qui en émerge, n'est pas suffisamment élevée pour créer une véritable industrie. La recherche de marchés était au centre de toutes les discussions. D'un côté, le type de problème soulevé par Janine Boudreau: un disque, un distributeur mais aucun moyen de susciter l'intérêt des médias à l'extérieur de l'Acadie. De l'autre, celui vécu par Danny Boudreau: un disque et les moyens de susciter une bonne réaction radiophonique mais pas de distributeur. Dans les deux cas, les caisses de disques restent dans l'ombre de la cave... Sauf, bien sûr, ceux que l'on peut vendre dans les Maritimes. On parle alors de 2, 3 ou 4 000 exemplaires, ce qui peut être suffisant pour repayer une production artisanale mais ce qui n'est pas assez pour en vivre.

    Évidemment, il y a le cas Cayouche avec ses 10,000 exemplaires de "Un vieux hippy". D'où les thèmes de réflexion: «Travailler avec l'industrie acadienne» pour l'atelier du vendredi, «Établir des liens avec l'industrie du disque québécois» pour le forum organisé par l'AAAPNB le samedi et «Possibilités de tournées dans la francophonie» pour l'atelier du dimanche. D'où, aussi, les silences accompagnant les interventions des spécialistes venus des rives lointaines de la France et du Québec. Car ils n'avaient tous qu'une seule suggestion: présence et persévérance. Vous voulez percer en France ? Installez-vous y pour de longues périodes et dotez-vous d'une équipe. Au Québec? Même chose. Martin Leclerc de Warner Bros Québec avouait tout de go qu'il n'écoutait guère plus que 15 secondes des 400 cassettes qu'il recevait à chaque année. Et Martyne Prévost de PML Québec pointait la performance de Lina Boudreau en disant qu'elle chantait bien mais que ce qu'elle chantait, "les petits bateaux et les gentils pêcheurs", n'intéressait certainement pas le marché, que par conséquent son «showcase» était un "coup d'épée dans l'eau", qu'elle aurait dû faire preuve d'originalité et choisir ses chansons en fonction de marchés plus larges.

    On est arrivé ainsi à l'autre grand problème: pourquoi chante-t-on et à qui s'adresse-t-on ? Le problème débordait largement la chanson et devenait celui du choix de vie. Veut-on véritablement faire une véritable carrière dans ce domaine? Ou préfère-t-on prioriser sa vie dans sa région? Personne n'a répondu à la question mais tout le monde y a pensé. Lors d'une autre rencontre, la Néo-Écossaise Melanie Doane, qui vit maintenant à Toronto où elle fait carrière, chantait: «Send me some salt water - And i'll cry my salty tears back to you».

    Bien sûr, il existe toujours le choix de l'alternative, le choix de ne pas se plier aux exigences de l'industrie. Il faut alors être inventif. À Radio-Canada, lundi dernier, le réalisateur, musicien, producteur et compositeur Jac Gautreau avouait qu'il serait plutôt difficile de créer des ECMA acadiens, compte tenu justement de la petitesse de la production. Par contre, il envisageait la création d'un Gala (ou quelque chose du style) qui regrouperait plusieurs des arts. Pourquoi pas tous? Un tel Gala permettrait de rester présent dans les ECMA, ce qui est essentiel, et d'inventer un autre modèle de développement. Comme chaque art rencontre les mêmes problèmes fondamentaux, peut-être qu'en créant un événement qui les regroupe tous on réussira à susciter, au moins en Acadie, une synergie bénéfique pour tous les artistes. Après tout, l'AAAPNB ne les regroupe-t-elle pas déjà ?

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 21 février 1997)

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