Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

ROCK ET AUTEURS-COMPOSITEURS-INTERPRÈTES

par DAVID LONERGAN
  1. LE FEU SUR LA RUE MAIN (le groupe ZÉRO CELSIUS)
  2. DU ROCK À LA BAIE
  3. MAQUEREAUX MEILLEURS QUE MÉCHANTS
  4. LE ROCK DE LA MER
  5. COMME UN DIAMANT... (JANINE BOUDREAU)
  6. LE CAJUN ET LES PARISIENS (ZACHARY RICHARD)
  7. UN GROS MESS DE POUTINES RÂPÉES

  1. LE FEU SUR LA RUE MAIN (le groupe ZÉRO CELSIUS)

    Un train qui surgit de la nuit. Une guitare qui déchire le voile du silence. Un accord lourd plaqué jusqu'au cri. Un chant qui monte, exorcisant les murs qui encerclent l'âme. Tels sont les «Contes du Coude» de Zéro ° Celsius. Le Bistro au Frolic sur le Campus de l'Université de Moncton. Jeudi soir, 12 octobre. Sur la scène, des instruments, des fils, des micros, des caisses de son attendent. Mais à ce bric à brac habituel des groupes de rock s'ajoute un décor. Une dimension picturale. Une toile de fond sur laquelle est dessiné un mandala. Formes géométriques qui m'évoquent la cage thoracique, enveloppe protectrice des forces destructrices. Accrochées sur le micro du centre, deux plumes et un curieux petit cornet sur lequel on a dessiné un visage stylisé. Au pied de la scène, un mannequin aux formes féminines: habillée d'une robe qui évoque l'orient, elle porte des écouteurs et un masque de loup et tient un long bâton. Est-ce la déesse protectrice? Entre deux moniteurs, une marionnette; sur son chandail, un nom, celui de Tommy Talker. Au fond de la scène, sur l'amplificateur des claviers, des figurines.

    Zéro ° Celsius n'est pas qu'un groupe de rock comme il en existe des milliers à travers le monde. Non. Il y a en lui une volonté signifiante. «Y'a-t-il yainque moi qui saigne icitte?» interroge le poète-chanteur Marc Poirier dans «Arbre d'acier». Le piano de Renelle contourne la question tandis que la guitare d'Yves Chiasson choisit la complainte. «Moi j'sus tanné» affirme le chanteur alors que le «tanné» reçoit l'appui vocal des autres membres du groupe. Il y a la volonté de rendre compte de leurs paysages à commencer par le géographique, après tout ce coude n'est-il pas celui de la rivière Petitcodiac à Moncton? Dans ce désir de s'inscrire dans un sol, ce disque est profondément acadien. La chanson «Petitcodiac» s'ouvre sur un appel de la guitare, réminiscent de l'âme amérindienne, cette première âme du territoire. Puis les mots tracent le destin du peuple acadien en le liant à cette première âme: «Crazy horse, Beausoleil, Louis Riel, Jackie Vautour». Amérindiens, Métis, Acadiens, tous unis dans leur lutte de survivance. «C'teur c'est notre tour» enchaîne Yves Chiasson en mêlant sa voix à celle de Marc Poirier.

    Le feu purificateur, le feu destructeur, lui aussi souvenance de Grand-Pré, s'élève et la scène s'envahit d'une fumée teintée rouge par les effets des «spots». «Marie-Madelon - à yousque tu vas quand qu'mille enfants sont dans les champs - en train d'brûler?» Ce feu qui court jusqu'à la rue Main de Moncton où «les flammes y montent - y montent encore - ça veut pas s'arrêter». Deux chansons: à la palpitante «Marie-Madelon» aux accents post-folkloriques répond la toute post-moderne «Ballade du Captain Gallagher», pauvre pompier qui rêve d'un impossible feu qui l'aurait rendu glorieux et immortel.

    Zéro ° Celsius se démène sur la scène. Renelle Desjardins danse derrière ses claviers tandis que Dan Chiasson se serre les lèvres en donnant la pulsation qui résonne dans la basse de Mathieu D'Astous. Le coeur d'un groupe est dans sa section rythmique. Yves Chiasson lance sa guitare après sa voix et celle de Marc Poirier. Les voix. Autre richesse de ce groupe.Tandis que les images du spectacle illustrent le disque que j'écoute, j'entends l'écho des Beatles dans la pièce «Into Quicksand. Her Majesty part 2», la chanson qui clôt le disque. Le groupe réunit en lui les courants fondamentaux de la musique rock, des Rolling Stones à Genesis, et les recrée dans un mode très personnel. Il y a là un projet d'écriture musicale, un projet aussi fort que l'énergie qu'il dégage. Le modernisme du rock ne cesse de me surprendre, moi qui l'ai découvert en 1957... Et toujours cet inconfort, cette révolte, cette exigence de faire face: «Eddy the Bum vomit son whiskey-love - le monde se baisse les yeux par là» mais pas le poète-rockeur. Jusqu'au bout, il provoquera: «J'prendrai - quatre voyages de nuit - sur les sièges crassés - d'un SMT - un pour écrire - un pour chanter - un pour mourir - et le dernier pour danser». Pour danser de l'autre côté de la mort. Pour danser dans cette vie que l'on espère. Et la musique est la pulsation du désir de l'âme.

    Avec le spectacle qui se termine dans les volutes de la fumée et dans la réverbération d'un dernier accord, avec le disque qui commémore et qui prend son envol, Zéro ° Celsius fait face à son destin. Avant que le succès ne les entraîne bien loin d'ici, courez les voir et acheter leur disque: vous aurez ainsi participé à la naissance d'un mythe.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 3 novembre 1995)

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  2. DU ROCK À LA BAIE

    Curieuse impression que celle de réfléchir sur la musique rock en regardant la Baie Sainte-Marie qui s'étire sous ce soleil automnal au large des fenêtres de cette salle de l'Université Sainte-Anne à Pointe-de-l'Église... L'écrivaine et professeure Martine Jacquot avait convié ceux et celles qui le désiraient à un colloque sur «le rock et la littérature»... Un de ces colloques pour universitaires distingués durant lesquels vous lisez un texte préparé pour la circonstance à d'autres qui comme vous ont un texte à partager. Une façon conviviale d'échanger ce qui aurait très bien pu passer par Internet ou par le très prosaïque courrier de seconde classe... Et tandis que l'un d'entre nous lit sa communication, je rêve à la Baie en me rappelant les mots de Kenneth Saulnier «J'veux m'en aller - Vivre à la Baie - Dans l'fond des bois - C'est là j'veux m'installer - J'y resterai l'restant d'ma vie - Y'ou c'qu'il fait beau - À la Baie Sainte-Marie». Le disque bleu de 1755 revient me hanter dans son urgence, dans son immédiateté. Gérald Leblanc - lui aussi invité à ce colloque - écrit discrètement son journal tandis que Mariana Ionescu tente de nous prouver la relation qui existe entre Antonin Artaud et le rock. «Vous savez, me dira un peu plus tard Mariana Ionescu, le rock, c'est un prétexte qui m'a permis de parler d'Artaud.» Voyage-t-elle de colloque en colloque en adaptant sa communication au gré des thèmes? La valse et Artaud, le chant de sirènes et Artaud, Artaud et ajoutez le thème que vous désirez? Pourtant, ce qu'elle dit d'Artaud, cet écrivain français au destin tragique, n'a pas besoin de prétexte. Elle aime Artaud, elle connaît son oeuvre, c'est tout ce qui importe... La journée passe d'exposé en présentation (la mienne porte sur la rock 'n'poésie acadienne) et la Baie s'éloigne dans la nuit. Je suis arrivé de nuit, je la devine là, au bout de mon regard et voilà déjà que la nuit l'enveloppe à nouveau...

    L'odeur de la mer m'envahit alors que je prends contact avec l'air libre et frisquet de ce 10 novembre. Je l'entends, cette mer qui geint, qui appelle inlassable dans cette rythmique aux harmoniques si riches. Les phares de la voiture fouillent la nuit mais ne la percent pas. Les maisons défilent et nous nous dirigeons vers le restaurant Blue rock à Saulnierville (encore Kenneth) pour souper. Les formes m'échappent. Étrange façon de découvrir un pays que de le parcourir sans le voir. Je pense aux aveugles et je me dis que je suis habité par mes yeux... Peut-être même prisonnier d'eux...Le rock s'estompe dans le plaisir d'être là, entouré d'Herménégilde Chiasson, lui aussi invité pour la soirée qui va suivre, et de Gérald Leblanc. Paul-Émile Comeau, un professeur de l'école secondaire de Clare, me jase de rock avec une passion et une justesse qui m'émerveille. Il cherche à définir ce qu'il appelle le folklore dans le rock. C'est-à-dire cette création qui ne se regarde pas, qui n'est pas intellectualisée. Mais qui émerge comme poussent les fleurs, parce que les humains ont de l'imagination et qu'ils s'en servent pour exprimer leurs sentiments. Mais le rock, dit-il, est aussi une aventure esthétique: «les Beatles sont les Shubert de notre eacute;poque». Discours aussi rafraîchissant qu'enflammé. Retour à Pointe-de-l'Église pour le spectacle «communautaire». Gérald Leblanc et Herménégilde Chiasson lisent leurs textes et, une fois de plus, je me laisse emporter par ces deux regards sur une même Acadie. Je suis là, à la Baie, pas très loin de Port-Royal, le long de ce que l'on nomme maintenant la «Evangeline Trail», écoutant deux des plus grands poètes de ce pays aux contours invisibles. De jeunes musiciens de la Baie nous présentent leurs chansons. Des visages et des chansons que je ne connais pas et qui expriment leur vision de ce coin de pays. Leurs espoirs. Mélange de rock, de folklore, de rythmiques louisianaises qui me rappellent certains riffs de Bo Diddley. Ces jeunes ne prétendent rien d'autre que ce qu'ils sont. Et un petit peuple au nombre très étroit est bien content qu'ils clament haut et fort son existence. C'est encore une expression folklorique, immédiate et nécessaire.

    La matinée est belle dans l'air de la Baie comme sont belles les roches qui crissent sous mes pas. J'en choisis quelques-unes que je range précieusement dans une poche. Que vais-je garder de ce trop court séjour? Des accents de guitare, des réflexions rockiennes, le goût de la râpure et cette étrange impression d'un peuple en équilibre fragile au-dessus d'un autre destin.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 17 novembre 1995)

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  3. MAQUEREAUX MEILLEURS QUE MÉCHANTS

    La joie de vivre. La joie de dire cette joie de vivre. Une simple joie simplement offerte aux autres: les Maquereaux ont beau s'afficher Méchants, personne ne s'y trompe...

    C'est peut-être l'image de Jac Gautreau, les bras tendus au-dessus de sa tête, tapant des mains dans un geste d'amplitude, sourire large et heureux, accordéon en bandoulière, qui représente le mieux le groupe. Ou est-ce le curieux sourire de Johnny Comeau exprimant le confort de l'inconfort, lui le timide qui se transforme en ange quand son violon l'emporte vers le paradis des musiciens? Ou est-ce le visage radieux de Roland Gauvin, nature joyeuse dont l'esprit et le physique sont aussi expansifs l'un que l'autre?

    Et voilà, comment moi aussi, je remarque ceux qui veulent qu'on les remarque... Les trois autres Maquereaux ont la discrétion des sections rythmiques, «straight men» de la musique, encadrant de leur précision les envolées des solistes, des «vedettes», des extravertis... Mais sur le disque, ils prennent toute la place qui leur revient, tant il est vrai que le disque est le lieu des oreilles, de la musique. Alors je marque le rythme avec Charles Goguen, je goûte la résonnance de la basse de Martin Melanson et je découvre les fioritures de Clarence Deveau, que j'ai également beaucoup apprécié comme accompagnateur de Ronald Bourgeois lors de leur spectacle durant Contact Acadie 95.

    D'où leur vient cette joie de vivre qu'expriment des chansons plongées dans les racines de la musique du peuple? Les Méchants Maquereaux ont hérité de la flamme nationaliste de 1755, de la douceur un peu langoureuse de Beausoleil- Broussard en plus de deux des membres de ces groupes, Roland Gauvin et Johnny Comeau. Ils ont aussi longuement respiré l'air de la Baie Sainte-Marie et des autres régions acadiennes de la Nouvelle-Écosse, sans craindre d'y mêler des odeurs cajuns aux accents zydeco. Mais ce n'est pas un groupe de folkloristes à tout crin. Ils jouent dans le folklore, à partir du folklore. Le «Stomp du Lac Arthur» a toutes les caractéristiques de l'instrumentale traditionnelle: pourtant, l'arrangement accentue certains rythmes, laisse la place belle à l'accordéon qui texture d'une façon moderne la mélodie. Si folklore il y a, c'est celui qui se crée, héritier de courants ancestraux et d'influences contemporaines. Mais loin de la volonté d'un groupe comme Garolou qui plaquait ses guitares électriques sur des tounes traditionnelles. Tout simplement - on y revient toujours à cette simplicité - des instruments à saveurs acoustiques emportant vers de nouveaux rivages un esprit bien inscrit dans le temps. La chanson «Acadie de nos coeurs», air tendre d'aujourd'hui au violon enchanteur qui s'appuie résolument sur la tradition, réunit les qualités du groupe.

    Sur scène, les musiciens sont exubérants, généreux dans leur présence: ils nous dynamisent et nous entraînent dans leur bonne humeur. Le disque préserve le dynamisme, laisse l'exubérance sur la scène et ajoute une touche de réflexion, signe tangible de la maturité des hommes de ce groupe... Car on sent que les musiciens possèdent leurs instruments et leurs capacités créatrices et que ce disque, s'il est le premier des Maquereaux, est loin d'être la première présence en studio des individus...Alors le disque s'écoute fluidement, un peu comme on écoute un ami, dans la mémoire que l'on a de lui et des conversations qui ont précédé. C'est évident que je teinte mon écoute du plaisir que mes yeux ont eu à les voir. À chaque fois, je me rappelle leur show au Frolic de Cap-Pelé, à 20 heures 45, le 12 août dernier. Je les revois montant sur scène alors que la pluie vient de cesser, que la foule, chassée quelques heures plus tôt par l'orage, est revenue surexcitée, les pieds dans la boue, se masser contre la scène, et que les techniciens s'affairent à sécher au séchoir à cheveux les circuits électroniques de la console de son. J'entends l'ovation de cette foule enthousiaste. Faisant fi des conditions techniques et climatiques, les Maquereaux ont tourné les moniteurs vers la foule hurlante dans la nuit tombante et ont lancé le spectacle à la suite de l'intervention de Roland: «Si tout le monde chante avec nous, y mouillera plus!» Et les gens ont chanté, chanté, chanté! Et la magie a opéré jusqu'à ce que dans le brouhaha du tonnerre, les tracés lumineux des éloizes, l'orage tombe à 23 heures 5 minutes et précipite la fin de la fête...

    Cette vitalité, je l'ai retrouvée lors de leur spectacle au bistro le Frolic à l'occasion du Contact Acadie 95. Une vitalité nourrie par la richesse qu'apporte chacun des musiciens, amplifiée par la force créatrice du groupe. Un esprit de convivialité né du plaisir de savoir le groupe porteur de la salle, porteur de sa collectivité et de ses aspirations. Un groupe qui, par son excellence, peut raisonnablement espérer rayonner dans toute la francophonie.

    (paru dans «L'Acadie nouvelle», 4 décembre 1995)

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  4. LE ROCK DE LA MER

    Les six musiciens se déchaînaient et la voix de Mike Baldwin claquait. Une atmosphère de gros blues, de gros rock'n'roll, d'effluves de boucane et d'odeurs d'alcool. Une atmosphère de bar et un rock efficace. Vive le rock'n'roll, le rythme soutenu, les accords généreux et les vrais bands!

    C'est ainsi qu'a pris fin le Contact-Acadie 95... Quelques semaines plus tard, le 21 octobre pour être précis, je revoyais Mike Baldwin, seul, sur la petite scène du bar Au deuxième à Moncton... Une même énergie, une guitare acoustique sur laquelle il plaquait vigoureusement ses accords, une présence. Un évident plaisir d'être là. Des chansons qui prenaient toute la place, les siennes et celles qu'il aime. Puisque Michel Thériault était dans la salle, il l'a invité à chanter quelques chansons. Un esprit de partage. Il nous l'avait d'ailleurs dit, dans son gros show du bistro le Frolic, en présentant ses six musiciens: «J'aime partager mes tounes avec le monde de par icitte.» Une volonté de communiquer sa passion. Une voix qui se promène, tantôt rappelant la fermeté de Pagliaro, tantôt évoquant le mordant du Farago rockeur (et oui Farago fait parfois des bons rocks)...Une voix qui ne craint pas son falsetto, une voix qui danse et qui saute sur ses «r» roulés... Des yeux qui brillent et des chansons qui rendent compte de son coin de pays.

    La mer! Elle bat les rebords de plusieurs chansons, cette mer de la Baie des Chaleurs qui rythme ses mélodies: «Les vagues de la mer me changent les idées folles» chante-t-il dans «Ouvre tes yeux» une des chansons les plus fortes de son album au titre évocateur né, lui aussi, du large: «Enfants de la mer». La mer, sensuelle dans «Même si j'attends», une chanson dans laquelle le parolier qu'est aussi Baldwin laisse planer une ambiguïté toute sensuelle entre cette femme qui danse et cette mer qui vibre au rythme des marées. La mer, centre de la vie quotidienne de l'«Anse-Blue», un rock aux tendances swing, un peu jazzé, à la mélodie accrochante, au refrain tout en sonorités, aux traits d'humour... La mer, comme un appel que l'on ne peut refuser dans «Enfants de la mer». La mer tueuse que combat l'«Esperanto», cette embarcation de survie.

    Baldwin vit dans la Péninsule et s'en inspire pour ses chansons. En l'écoutant, je m'écoute un peu moi-même, je revois des paysages familiers, je colle un peu plus à ma quotidienneté. Parce que ses mélodies sont sans prétention, parce qu'elles se laissent fondre au fond de mon écoute, parce que ses textes décrivent simplement des paysages et des sentiments qui m'habitent moi aussi, parce que j'aime le rock'n'roll quand il reste fidèle à la tradition du blues, j'aime son disque.

    Mais, parce que je n'y retrouve pas l'urgence de son show avec la passion de sa voix et l'appel des instruments, parce qu'il me semble que l'enregistrement a affadi les textures des chansons, comme une brume d'automne tamise la lumière du jour, parce qu'il manque cette profondeur qui donne toutes ses couleurs aux sons, je dois plonger dans ma mémoire du spectacle pour compléter mon écoute du disque. Curieuse impression que de dire: «j'aime et je pourrais aimer davantage». En même temps, j'ai le goût de vous dire: achetez-le, ce disque, même s'il lui manque ce petit quelque chose qui fait des étincelles parce que vous allez y retrouver une partie de votre âme...

    Une pensée effleure mon esprit: est-ce le matériel d'enregistrement qui a ses limites, ce qui ajoute à la difficulté de rendre la vivacité d'un show dans un travail de studio? Et si c'est le studio, est-ce une question de budget? Ça coûte cher, très cher, de produire un disque. Et plus on y investit, plus on a intérêt à être confiant dans ses ventes... Quand on espère vendre 1 000 à 5 000 disques, on ne peut pas investir des grosses sommes. Un petit marché ne peut pas supporter des productions onéreuses à la Roch Voisine, ni même à la Richard Séguin...L'album de Mike Baldwin lui sert de tremplin, de marche vers un autre disque. Si celui-ci fait ses frais, s'il éveille la sympathie et s'attire un premier groupe de fans, il aura rempli sa mission... Plus loin que le «produit» qu'est ce disque, il y a l'artiste Mike Baldwin dont la démarche franchit une étape.

    Le disque est un peu comme lui, timide, réservé. Mais, sur la scène, son regard timide s'efface, il nous regarde intensément, sans crainte ni pudeur. Et, le corps droit, les jambes légèrement écartées - la gauche marquant le rythme - il nous invite à partager des chansons vigoureuses dont certaines sont des «hits» en puissance, comme «Ouvre tes yeux» ou «Anse-Blue». Il joue avec sa voix, cette voix riche, métallique, forte mais modulée, une voix qui passe aisément du baryton au «falsetto». Alors, alors, on le sent, on le sait, un jour bientôt, il y aura un deuxième disque. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il faut se procurer le premier... Comme ça, vous pourrez fièrement dire dans dix ans: «Je l'avais vu venir, celui-là...»

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 8 décembre 1995)

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  5. COMME UN DIAMANT... (JANINE BOUDREAU)

    Est-ce à cause de son sourire? Du pétillant de ses yeux quand elle vous parle? De la chaleur de sa voix dont le timbre peut être grave? De l'énergie qui l'habite et qu'elle transmet à ses poings serrés? De cette générosité qui caractérise sa présence scénique? Je ne sais. Mais je sais que l'auteure-interprète Janine Boudreau est promise a un brillant avenir.

    Je l'ai vue la semaine dernière alors qu'elle donnait son spectacle pour les élèves de l'École Beauséjour à l'auditorium de la polyvalente Mathieu-Martin de Dieppe. Un vrai système de son, un vrai band de trois musiciens. À 9 heures du matin... Ce qui est, pour une chanteuse, un véritable tour de force: c'est fragile une voix et ce n'est pas nécessairement tôt le matin qu'il faut la lancer dans un récital d'une heure... Une salle tout ce qu'il y a d'artificiel: les élèves avaient le choix entre leur cours ou le spectacle moyennant un maigre deux dollars... Devinez combien ont choisi les cours: la salle était comble et pas nécessairement de «fans»... Si je vous dis tout ça, c'est pour vous donner une idée de la volonté de la chanteuse: elle les a affrontés comme s'ils n'aimaient qu'elle. Elle n'a rien concédé sur son répertoire, allant même jusqu'à leur chanter la plutôt difficile «Jalousie»...

    Encore toute baignée de son premier album, «J'entends», Janine Boudreau ouvre le disque et le spectacle par «Longtemps», dont la ligne de basse pousse la mélodie et la chanteuse d'une note à l'autre, créant une impression d'urgence, comme si le temps était arrivé de s'imposer: «Caché longtemps toutes mes ambitions / Cachée longtemps derrière ton décor / Perdue dans ton histoire / Et un jour je me suis réveillée». C'est cette affirmation qui est au centre du disque et qui lie les chansons les unes aux autres. Elle enchaîne avec la très belle et très poignante «Mon coeur est rouge» dont le texte est signé Herménégilde Chiasson et la musique Claude Guy Gallant et qui indique à la fois les forces et les limites de sa voix... Car, si sur le disque, elle s'en tire plutôt bien dans l'utilisation de sa voix et dans l'émotion qu'elle transmet, lors de sa prestation scénique son énergie déborde sa voix, déborde ses mouvements. Un peu comme un diamant brut qu'on devine doté de reflets multiples, Janine Boudreau possède un talent aux facettes inexplorées... Et c'est là que le disque et le spectacle s'éloignent l'un de l'autre.

    Habilement dirigée par Jac Gautreau, Claude Guy Gallant et Réjean Bouchard (si je me fie aux indications de la pochette), elle a su travailler à l'intérieur de ses limites mais, en même temps, à leurs frontières.Exercice périlleux mais qui, ce coup-ci, fonctionne en particulier dans les chansons les plus rythmées et dans «Mon coeur est rouge». La texture des arrangements, jamais lourde, laisse de la place à la voix et ne cherche jamais à surenchérir même si par instants elle est monotone (comme si l'émotion était absente). Mais cette monotonie est aussi langueur et Janine Boudreau atteint alors les frontières de ses capacités actuelles. Par exemple dans la très émouvante «Isa la belle» de Marie-Claire Girard et Jac Gautreau, la voix touche des notes basses qui font frissonner tellement elles passent dans l'émotion, alors qu'elle s'édulcore en rejoignant les hautes où, pourtant, elle est parfaitement à l'aise. Comme si Janine Boudreau donnait trop de voix ou comme si elle se laissait emporter par sa propre puissance. De la même façon son «jeu scénique», ses mouvements corporels manquent de précision et gagneraient à être plus intégrés à la chanson: s'il faut éviter les mouvements artificiels et trop placés, il faut également éviter le développement de gestes parasitaires qui distraient de la chanson.

    Difficile équilibre... Mais il suffit d'écouter Janine Boudreau parler de son métier pour se convaincre qu'elle le trouvera: «Personne t'a dit que ce serait facile» s'avoue-t-elle dans «J'entends»... Reste que «J'entends» est un album qui s'écoute avec un plaisir qui se renouvelle à chaque fois: les textes sont tous porteurs de sens et les mélodies en soulignent efficacement la portée comme dans «Stop», «La planète tremble» ou la chanson titre. La réalisation est remplie de petites finesses, comme ce solo du guitariste Travis Furlong dans «Elle frappe», ou le piano d'André LeBlanc, seul accompagnement de «Pour que je n'aie plus peur». Claude Guy Gallant a composé la plupart des mélodies. Il est aussi le «directeur musical», guitariste et claviériste du groupe dans lequel on retrouve également le bassiste Robert LeBlanc et le chanteur-guitariste Paul Hébert dont les harmonies sur scène sont particulièrement efficaces: sa voix et celle de Janine se complètent fort agréablement.

    Et si les élèves étaient partagés à l'issue du spectacle, certains trouvant que c'était trop «doux», le directeur de l'école, lui, était enthousiasmé.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 16 février 1996)

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  6. LE CAJUN ET LES PARISIENS (ZACHARY RICHARD)

    La foule était fébrile. La salle était chaude. Les musiciens ont pris place. Zachary Richard a habité de sa voix la très belle salle du Monument Lefebvre de Memramcook, il y a maintenant une semaine. Un spectacle tout en simplicité, tout tendu vers l'intime. Il faut dire que la salle est «petite» tout en offrant près de 400 places. Tout y est à l'étroit: l'espace entre les rangées, celui entre les fauteuils, la scène plus haute que large. Les bruns des boiseries du plafond, aux contres-fiches et aux jambettes finement travaillées, accentuent cette impression d'intimité. En première partie, l'accordéoniste Bernard Félix et le bassiste Norman Formanger avaient présenté leurs excellentes interprétations d'airs traditionnels (ou d'inspiration traditionnelle) recueillis chez eux, à Terre-Neuve.

    Zachary Richard partageait la scène et le spectacle avec le guitariste Éric Sauviat et le bassiste Didier Alexandre que l'on retrouve tous deux sur le disque «Cap Enragé», enregistré en France. Des musiciens parisiens complices du chanteur louisianais, à croire que la musique cajun a des origines gauloises. Il fallait suivre le jeu très beau et inventif de Didier Alexandre, en particulier quand il utilisait sa basse sans «fret» lors des chansons plus lentes, comme s'il jouait du rock en utilisant des techniques du jazz. Il donnait alors à son accompagnement une véritable ligne mélodique, commentant plus que rythmant la voix du chanteur. Et, de l'autre côté, le jeu de «slide guitar» d'Éric Sauviat qui pointait le caractère bluesy des chansons. Et Zachary. La sonorité légèrement voilée de sa voix, un peu rauque, au timbre presque métallique qui claque sur les notes, allant chercher la texture de la mélodie, sa richesse, son émotion.

    On voit le métier, on l'entend, on en goûte la sensualité. Zachary est chez lui sur la scène. Il nous raconte des anecdotes courtes et souvent humoristiques pour présenter les chansons. Il sourit, il nous regarde, il nous provoque - gentiment, amicalement, il s'inspire du jeu de ses musiciens qui, à leur tour, entourent sa voix de leur accompagnement. Et rapidement (le temps file quand Zachary chante), les chansons du disque «Cap Enragé» défilent. Il en ajoute d'autres, qui viennent de son passé ou de sa carrière parallèle américaine, comme ce très beau «Crawfish» du disque de 1992 «Snake bite love» (avec au piano Dr John). Puis, en dernier rappel, «Réveille» qu'il chante a cappella tandis que les spectateurs marquent le rythme de leurs mains et de leurs pieds. Et tandis que les portes s'ouvraient sur des spectateurs contents, la Vallée résonnait encore de ce chant de résistance et d'espoir.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 20 août 1996)

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  7. UN GROS MESS DE POUTINES RÂPÉES

    Quand arrive Noël, je ressors mes disques de Noël. Il y a quelque chose de magique dans les chansons de Noël. Depuis une semaine, trois nouveaux disques se disputent mon lecteur: «Un Noël d'espoir» produit par la Fondation de l'Hôpital Dr Georges-L. Dumont, «Noël en choeur» du Choeur Neil-Michaud et «Marifishmas» des Méchants Maquereaux. Trois disques et trois atmosphères totalement différentes.

    «Un Noël d'espoir» présente 18 chansons par autant d'artistes. Les approches sont diversifiées et l'on passe de l'excellent «Noël blanc» aux couleurs de rock'n'roll de Janine Boudreau à la version instrumentale à saveur classique de «Premier Noël» par le pianiste Roger Shakespeare Lord, en passant par un «Pot pourri de Noël» interprété par le big band qu'est l'Harmonie de Mathieu-Martin. Un peu de tout pour tous les goûts, du meilleur et du moins bon mais la cause est importante: toutes les recettes vont au Centre d'oncologie Dr Léon-Richard de l'Hôpital Dr Georges-L. Dumont de Moncton. Et puis, c'est une occasion d'écouter aussi bien Louÿs Pitre que Marie-jo Thério, Linda Wedge ou encore Mike Baldwin: comme un tour de l'Acadie en 18 étapes.

    C'est l'émotion des messes de minuit de mon enfance que j'ai ressentie à la première audition du «Noël en choeur» du Choeur Neil-Michaud. Il n'y manquait que l'odeur de l'encens. Ici, la volonté est de retrouver d'anciens chants et de les présenter dans des arrangements finement ciselés. Les voix sont belles, très bien supportées par l'orchestre, l'enregistrement est d'une bonne qualité tout en ayant cette distance si caractéristique des églises. Quand j'étais enfant, je me disais que ces voix arrivaient de l'au-delà et qu'elle nous protégeraient en nous enveloppant de leurs sonorités. La sélection des chansons est particulièrement intéressante: le Choeur Neil-Michaud a choisi des chants de différentes époques qui, de plus, nous sont familiers. On passe alors de chants populaires comme «Noël, c'est l'amour» ou encore «The little drummer boy» à des chants religieux comme «Il est né le divin enfant» (qui date du XVIe siècle) ou «Adeste Fideles» (qui lui date du XVIIIe). Les textes de la pochette précisent les auteurs des chansons et la date de leur apparition. Ces simples renseignements sont fort précieux et ajoutent à l'audition: quelles sont les différences et les ressemblances harmoniques entre ces chants qui s'étendent sur plus de 700 ans et qui sont toujours aussi beaux?

    La plus ancienne chanson, «Le sommeil de l'enfant» date du XIIIe siècle. Curieusement, ce très bel air se retrouve aussi sur le disque des Méchants Maquereaux sous le titre de «Entre le boeuf et l'âne». La version des MM est plus rythmée, bien sûr, mais les deux possèdent la même émotion. Je ne sais si c'est dans la douceur de la ligne mélodique ou dans la limpidité des paroles mais cet air a quelque chose d'envoûtant. Et, sur les deux disques, cette chanson fait partie des plus réussies. À l'ample voix de Lionel Gionet, le soliste du Choeur Neil-Michaud, répond la voix mordante de Roland Gauvin des MM. Au climat religieux des premiers correspond l'atmosphère profane des seconds.

    Le disque des Méchants Maquereaux est, lui aussi, très réussi. Les adaptations de ces chants traditionnels au style folk rock à couleur country sont vivantes et remplies de surprises. Le tout est simple, plaisant et joyeux. Musique sans prétention, plaisir garanti. On se laisse porter par l'ensemble et on ne peut faire autrement que de reprendre avec le groupe les paroles de «Douze jours de Noël», et de se souhaiter à tous et à toutes «un gros mess de poutines râpées».

    «Un Noël d'espoir» avec Blou, Janine Boudreau, Mike Baldwin, Louÿs Pitre, Suroît, Marie-jo Thério, Linda Wedge, la Chorale Beauséjour, Barachois, Monique Poirier, Josée Nadeau, Amérythme, Lina Boudreau, les Méchants Maquereaux, l'Ensemble Vide, l'Harmonie de Mathieu-Martin, Roger Shakespeare Lord et Zéro ° Celsius, production de la Fondation de l'Hôpital Dr Georges-L. Dumont.

    «Noël en choeur», Choeur Neil-Michaud.
    «Marifishmas», Les Méchants Maquereaux.

    (Paru dans L'Acadie nouvelle», 13 décembre 1996)

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