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VOICI LA VOIX DU QUATUOR

par DAVID LONERGAN

Les enregistrements de musique classique sont rares en Acadie. Dans les dernières années, il y eut le luthiste Michel Cardin et son extraordinaire série d'enregistrements des oeuvres de Weiss, L'Hommage à Leclerc, LeBlanc, Mathieu des Beauchemin, Corbeil, Lord et Quatuor Arthur-LeBlanc, le groupe Amérythme avec un disque qui va du jazz au «classique actuel». Et, aujourd'hui, un premier enregistrement du Quatuor Arthur-Leblanc. Trois pièces se partagent le disque: Le Lever de soleil de Joseph Haydn, This is my voice de Kelly-Marie Murphy et le Quatuor à cordes de Edvard Grieg. Trois époques, trois styles, trois univers qui pourtant réussissent à s'unir en un disque surprenant.

Le Quatuor nous invite d'abord a une interprétation radieuse du très classique quatuor de Haydn, dont on a dit fort justement qu'il rayonne de chaleur, de sincérité et d'inventivité. Les quatre mouvements de cette composition nous entraînent dans un univers plus joyeux que tragique, plus sécurisant qu'aventureux: le soleil se lève et c'est la fête. Et tandis que nous nous imprégnons de cette délicate et un peu précieuse atmosphère - après tout le morceau date de 1799 - un choc se prépare qui surgit du silence.

Une lamentation comme un appel qui se répète et qui se transforme en une suite d'appels, brefs sans être secs, exprimant une difficulté. La voix naît du silence, une voix qui cherche sa voie. Les violons se font pressants et, lentement, la pièce se construit tout en préservant son caractère sauvage et plaintif: explorer les mille facettes de sa voix, l'assumer et ensuite s'en servir comme outil d'expression implique une longue et parfois douloureuse recherche en soi. C'est cette plongée dans les replis secrets de l'être que fouille ce quatuor au titre évocateur de This is my voice. Composée par la Canadienne Kelly-Marie Murphy en 1993 et créée par le Quatuor Arthur-LeBlanc lors du Concours des jeunes compositeurs canadiens de Radio-Canada en novembre 1994, l'oeuvre avait alors remporté le premier prix dans la catégorie Quatuor à cordes et le Prix du public. Il s'agit par conséquent d'un premier enregistrement mondial. Murphy s'est inspirée du poème du même titre de Léonard Cohen et sa musique, toute classique qu'elle soit, affiche ses liens avec le jazz et certains mouvements rock contemporains.

Le Quatuor Arthur-Leblanc nous entraîne ensuite dans les hauteurs de Lofthus au pied des neiges éternelles du Folgefonn en Norvège. Edvard Grieg a écrit ce quatuor en 1877 et les reliefs qu'il a su donner à sa musique de même que le riche lyrisme qui l'habite inscrivent l'oeuvre dans un romantisme fervent et amoureux de la nature. Les violons attaquent les notes mais toujours dans une recherche mélodique alors que dans la pièce de Murphy on a l'impression qu'ils les mordent et que dans celle d'Haydn ils les flattent.

À peine sur le marché, ce disque suscite des commentaires fort élogieux des critiques et des mélomanes qui soulignent aussi bien la qualité de l'interprétation que la pertinence du choix des pièces. Les violonistes Hibiki Kobayashi et Nadia Francavilla, l'altiste Jean-Luc Plourde et la violoncelliste Thérèse Motard ont su donner un son et une unité au Quatuor dont on sait maintenant qu'il est en sérieuse difficulté financière.

Curieusement, alors qu'Hibiki Kobayashi remporte un prix individuel attribué par la préfecture de sa région natale au Japon, alors que s'ouvrent les portes des enregistrements et par conséquent d'une consécration qui ne peut qu'augmenter le rayonnement du groupe, les membres du Quatuor Arthur-LeBlanc auront bientôt à répondre à une simple question: vaut-il la peine de rester au Nouveau-Brunswick ou ne vaut-il pas mieux faire carrière sous des cieux plus cléments, c'est-à-dire dans l'une ou l'autre des grandes villes canadiennes? L'Université trouvera toujours des musiciens en début de carrière pour remplacer ceux qui partent mais aujourd'hui, pour la première fois, le quatuor a atteint une qualité qui doit plaire au seul membre survivant du groupe original, Jean-Luc Plourde et qu'il serait dommage de ne pas pouvoir préserver.

En atteignant de nouveaux publics, le Quatuor promeut le Département de musique de l'Université de Moncton ce qui a un impact non négligeable sur sa renommée. De plus, la résidence du Quatuor a une fonction pédagogique d'importance. Les membres du groupe offrent aux étudiants une occasion unique de travailler avec des concertistes professionnels et d'ainsi approfondir leur approche de la musique. Et meilleurs sont les musiciens du quatuor, plus grand et plus passionnant est le défi.

Alliant une vision globale de la musique de chambre à une volonté de créer de nouvelles oeuvres, le Quatuor nous réserve d'autres créations si on lui permet de continuer son développement.

(Source: la revue «Acadie nouvelle», 4 février 1998)

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