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LE MERVEILLEUX SPECTACLE DE CELLE QUI N'A JAMAIS GAGNÉ

par DAVID LONERGAN

Elle se faufile, seule, sur la scène, s'installe discrètement sur le tabouret, prend délicatement son accordéon, regarde timidement la salle. Puis son visage s'illumine, le corps prend sa place dans l'espace et la voix s'élève: Marie-jo Thério chante Félix Leclerc.

Les cheveux rouges sous l'éclairage, les pieds nus, une robe flottante autour d'elle, elle m'entraîne dans son univers pour la quatrième fois en un an et demi: sur la scène un peu froide du pavillon Jeanne-de-Valois le 14 février 1997 dans le cadre des East Coast Music Awards, sur la grande scène extérieure du Monument Lefebvre à Memramcook le 15 août dernier, sur l'intime scène du Cabaret-bar Au Deuxième de Moncton le 30 avril dernier et ce 8 août sur la scène de la salle de l'École des pêches dans le cadre du Festival acadien.

Quatre spectacles et une constante progression, un approfondissement continu de son art. Les deux premières fois avec des musiciens, les deux dernières seules. J'aime la retrouver dans l'intimité de ses instruments, dans la confidence qu'elle m'invite - nous invite - à partager. J'aurais aimé avoir en mains les textes de ses nouvelles chansons pour en goûter les finesses, pour en saisir toutes les nuances. Ainsi dans la très belle «La Maline», ce nom donné à la pleine lune quelque part en France, elle intègre le célèbre syntagme «cri de terre», titre du premier recueil de Raymond Guy LeBlanc. Ainsi dans cette chanson sur la mer qu'elle accompagne au tam-tam, on croirait entendre la mer. Elle joue avec les mots et les notes, avec les histoires et les émotions. Elle joue mais d'un jeu toujours intelligent, jamais gratuit.

En écoutant le silence qui entourait sa performance, en regardant les spectateurs littéralement rivés sur elle, en constatant que ce public était fort diversifié, je me suis demandé à qui s'adressaient les chansons de Marie-jo. Pourquoi étaient-ils venus, nombreux, la voir? Il y avait un groupe de personnes (plus) âgées, touristes de je ne sais trop où, qui participaient à un de ces tours organisés en autobus; il y avait de jeunes adultes, souvent des couples d'amoureux partageant une douce soirée d'été, il y avait...

Les chansons de Marie-jo racontent une histoire, elles mettent en scène des personnages qu'elle interprète: «Oublier» - ce coup-ci Marie-jo avait oublié la clé de sa chanson -, «Dorina» et «Amsterdam» lui permettent de déborder de la chanson et elle me fait alors penser à Jacques Brel qui aimait bien, lui aussi, jouer ses chansons.

C'est d'ailleurs beaucoup plus à la tradition musicale française qu'à l'américaine qu'appartient Marie-jo. Comme pour affirmer ce choix, elle a interprété la très belle «Quel joli temps» de Barbara et les noms d'Anne Sylvestre et d'Isabelle Aubret me sont venus à la mémoire, peut-être à cause de sa façon de créer des climats.

Jeannita, sa mère, est venue nous réciter le poème avec lequel elle avait gagné le premier prix de poésie dans la catégorie senior en 1972, à une époque où le Gala de la chanson était aussi celui de la poésie (ce qui durera de 1969 à 1978). Bien sûr, ce poème porte la trace des années mais le moment était magique, la fille accompagnant la mère, puis tandis que Jeannita s'effaçait en douceur, le piano introduisait la très émouvante «Maman». À la fin, la mère est revenue chanter deux chansons accompagnée de sa fille. D'abord «Loulou», puis cet hymne au dévouement des femmes, «On ne voit pas le temps passer», de Jean Ferrat. Deux chansons françaises... Marie-jo n'a jamais été lauréate du Gala de la chanson de Caraquet, elle qui s'est inscrite à deux reprises: en 1986, la lauréate a été Chantal Arsenault et en 1990, ce fut le tour de Josée Connors. Marie-jo n'a pas persisté...

Mais elle chante toujours dans sa robe ample, sans manche, au tissu léger, au motif effacé et à la couleur d'un bleu gris qui brille sous la lumière de l'éclairage. Le corps est droit, la tête légèrement penchée, les yeux rieurs, les cheveux rebelles, les longs doigts flattent les notes du piano. Pour son dernier rappel, elle interprète «Sous la neige» dans laquelle elle affirme à la fois ses liens avec sa famille (la chanson lui a été inspirée par son arrière-grand-mère) et avec Moncton (l'importance du chiac). Puis, rapidement, discrètement même, elle sort: le spectacle est terminé, l'autre Marie-jo vient de reprendre sa place.

(Source: la revue «Acadie nouvelle», 11 août 1998)

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