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JAMAIS RIEN NE SERA TROP LOIN

par DAVID LONERGAN

Elle s'avance, petite et menue, vers l'étroite scène sur laquelle trône un piano à queue et, discrètement à l'ombre de celui-ci, reposent un accordéon, un tam-tam et une guitare. Elle prend son accordéon, s'assoit, fixe le micro rebelle tandis que le silence s'installe. L'accordéon exhale une respiration qui sent la mer, la voix s'élève: «Loin de la ville», Marie-jo Thério renoue avec les siens.

La salle du cabaret bar Au deuxième de Moncton était pleine à craquer en ce jeudi soir 30 avril et Gérald Leblanc avait lu un texte habité d'une douce amitié en guise d'introduction: «Comme de la musique«, a-t-il dit, «il y a des soirs de fête», «des amitiés heureuses» et «les départs et les retours». Et l'accordéon de cette nouvelle chanson psalmodiait le mouvement des flux et reflux de la mer, de la Petitcodiac et de la vie.

De l'accordéon, Marie-jo est passée au tam-tam, reprenant le thème de l'éloignement de la ville et de la proximité de la mer. Une chanson plus conceptuelle que populaire, porteuse d'une tension qui exige l'attention de l'auditeur. Puis ce fut le piano et la célèbre lettre à Gisèle, cet hymne bluesé à l'adolescence et à Moncton, dans un arrangement d'une complexité qui distanciait la femme qui chantait de l'adolescente qu'elle fut.

Il y a chez Marie-jo une volonté de ne pas se répéter, de recréer à chaque interprétation ses chansons, à la recherche de l'inédit qui demeure dans les replis des notes et des mots. Ainsi, quand elle se lance dans «À quoi j'ai rêvé»... Je ne vois pas Marie-jo susurrer les mêmes chansons de la même façon dans vingt-cinq ans. Le jeu théâtral est l'art de l'invention dans la répétition et Marie-jo est fille de la scène. «Oublier» est un petit bijou à cet égard et, comme à chaque fois, je me suis fait prendre par sa présentation, toujours adaptée au lieu, au temps, à la situation. Cette chanson-là est un véritable «work in progress» et il m'a semblé qu'elle avait trouvé sa forme ou du moins qu'une forme l'avait trouvée...

Les nouvelles chansons ont largement dominé ce concert, des chansons lourdes de sens, fines de paroles, délicates de musique. À la fois fragiles et fortes, un peu comme l'idée qu'on se fait d'elle quand on la voit glisser plutôt que marcher. Elle parle d'aujourd'hui, des perceptions que certains hommes ont des femmes, de séjours différents dans des pays voisins, d'une légende qui brille encore sous la lune de Beaumont: «Je pense à où je veux aller et à où j'ai déjà été» chantera-t-elle.

Chaque chanson raconte une histoire, une anecdote et met en scène un personnage. Les situations sont souvent quotidiennes ou du moins trouvent leur amorce dans l'ordinaire de la vie.

Elle revient après un entracte durant lequel elle retrouve amis et parents. L'atmosphère est à la fête et la dimension conviviale de l'événement prend toute sa place. Il y a du plaisir à retrouver Marie-jo dans le dénuement musical d'un spectacle solo. Elle reprend sa place au piano et nous conte la tendre histoire de Raphaël. Elle enchaîne avec l'émouvante «Maman, j'ai tellement mal» (est-ce le titre?). Une fois de plus, la présence de la famille donne à cette chanson, comme à d'autres, une étrange vérité. J'ai l'impression d'entrer dans l'intimité de leur relation à cette mère et à sa fille, d'autant plus que je suis assis, par un simple et heureux hasard, à la même table que la mère... Construite comme une confidence, cette chanson utilise la même forme qu'«À Moncton» et exprime la difficulté qu'il y a à «prendre la bonne route pour la rivière».

Le chiac me semble prendre davantage ses aises dans les nouvelles compositions, un chiac un peu à la mode de Gérald Leblanc, plus suggéré par des mots-images qu'omniprésent. Un chiac qui exprime son appartenance à Moncton, à ses racines. Et en écoutant «Dorila», j'ai la curieuse impression de découvrir une chanson que ne dénieraient ni Serge Reggiani ni Lewis Furey, et qui s'inscrit d'emblée dans la réalité d'ici. Les cultures et les traditions musicales se mélangent: la terre est toute petite.

La foule est attentive, le son est bon, la soirée s'écoule. La voix de Marie-jo joue moins dans l'effet, elle sautille moins d'une note à l'autre, d'une gamme à l'autre. Le caractère primesautier du premier disque s'estompe. La voix est plus ramassée, plus dense dirait-on, moins distrayante. Elle nous parle avec aisance et assurance, accompagnant les chansons d'un commentaire délicatement théâtralisé. Les applaudissements fusent, elle revient chanter «Évangéline», la chanson de Michel Conte. La voix se voile quand elle prononce le prénom de l'héroïne mythique. Marie-jo a disparu. Il y aura un deuxième disque dont une partie viendra directement de Moncton puisque le tout a été enregistré: «Jamais rien ne sera trop loin».

(Source: la revue «Acadie nouvelle», 6 mai 1998)

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