Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

ENCORE L'INDUSTRIE MUSICALE!

par DAVID LONERGAN
  1. COMME UNE PLUIE DE CHANSONS
  2. VERS UNE INDUSTRIE DE LA MUSIQUE
  3. TOUT UN GALA CE PREMIER GALA

  1. COMME UNE PLUIE DE CHANSONS

    Se pourrait-il que Moncton soit la ville des excès automnals? Tandis que tout au long de l'année les films francophones, le choix des livres, la sélection des vins, les vedettes de la musique populaire francophone sont quelque part entre rares, faibles, peu fréquents, voici qu'en moins d'une saison on déborde, on croule sous les surplus: Festival international du cinéma francophone en Acadie, Fureur de lire et, pour la semaine qui vient de se terminer, Festival des vins du monde et Francofête. En l'espace de quatre jours, 35 artistes ont présenté leurs spectacles dans cinq lieux différents, tandis que les intervenants de ce que l'on appelle l'industrie musicale ont participé à différentes rencontres pour partager leurs préoccupations, échanger de l'information, établir des contacts. Bien sûr, je n'ai pas tout vu puisque plusieurs spectacles se déroulaient en même temps. Mais...

    La première chose que je retiens, c'est la vitalité de la musique populaire acadienne et l'élargissement de ses horizons. Le courant «1755», comme dirait Calixte Duguay, s'il est encore fort, n'est plus aussi dominant qu'il l'a été. De Acadilac à Zéro ° Celsius, de Sylvia Lelièvre au Ronald Bourgeois Trio, de Sandra Lecouteur aux Païens, la musique acadienne court dans toutes les directions et les «vitrines explo-franco-fun» ont été une excellente occasion d'en (re)prendre conscience. Parmi les prestations auxquelles j'ai assisté, je retiens la belle présence et la chaleur de Michelle Boudreau Samson, le mélange western/chansonnier de Sylvia Lelièvre, le son «lourd» du folklore de Bois Franc et le son «piquant» de Zéro ° Celsius, la joie dansante du Glamour Puss Blues Band (à croire qu'il n'y a rien comme une bonne toune de rhythm and blues pour faire bouger), la présence intense de Ronald Bourgeois dont la guitare, ce soir-là, sonnait comme je ne l'avais jamais entendue sonner. Et il y a ceux et celles que je n'ai pu voir, mais ainsi vont les vitrines puisqu'il faut toujours choisir.

    Puis il y eut les invités d'ailleurs dont le groupe français TiBert, musique rock actuelle (comme on dit «art actuel») aux souvenances folkloriques, comme si le groupe cherchait à lier modernité et tradition, pas dans le sens de reprendre ou d'adapter la tradition mais bien de la réinventer.

    Le Belge Jean-Louis Daulne a été, quant à moi, la révélation. Une musique aux accents africains et aux touches de jazz (musique également née de l'Afrique), une instrumentation construite à partir d'un clavier et, surtout, de sons qu'il produisait lui-même avec sa bouche et son corps. Résonances, effets, scat, son corps et sa voix devenaient toute la chanson, toute la mélodie, tout l'accompagnement. À la musique s'est ajoutée une utilisation théâtrale du corps: le chanteur est aussi mime et à la souplesse de la voix se joignait celle du corps. Mais elle n'était pas vaine, cette virtuosité: elle était toute au service de textes qui chantent son amour pour l'humanité. Le tout habité d'une précision et d'une rigueur envoûtante.

    Les Coups de coeur comprenaient tous trois parties. Et la première était un véritable lever de rideau dont deux m'ont particulièrement plu. Danielle de Vancouver, une auteure-compositrice-interprète à la voix grave et riche, un peu comme celle de Geneviève Paris, accompagnée de deux musiciens dont une violoniste absolument renversante (une véritable performeure) et le Québécois Daniel Boucher, lui aussi auteur-compositeur-interprète, seul avec sa guitare électrique pour une approche très fraîche de la chanson, tant dans la façon d'aborder les thèmes que dans le style d'écriture qu'il cherche à développer.

    À l'opposé, dans les déceptions, il y eu Francine Raymond et Isabelle Longnus. Francine Raymond peut-être plus par son attitude que par ses interprétations. Peut-être a-t-elle mal dormi comme elle s'en est lourdement plainte, sans doute y avait-il des joyeux fêtards à son hôtel, mais cette façon de critiquer relève plus du privé que du public. Il y a quelque chose qui ne s'est pas passé lors de ce spectacle et c'est dommage, parce que ses mélodies sont superbes et ses textes personnels. La Vancouvéroise Isabelle Longnus avait choisi de nous présenter son nouvel album avec un orchestre de sept musiciens, dont un tromboniste et un trompettiste: en ces jours d'économie et d'orchestres minimaux, de quoi susciter l'envie. Malheureusement le tout sonnait confus, comme si les instruments n'arrivaient pas à se différencier ou comme si l'ensemble n'était pas assez uni.

    Il est vrai que ce spectacle a été présenté à l'Osmose et queTrans-Acadie, qui ouvrait la soirée, n'a pas non plus été sonorisé adéquatement. Manifestement, le son et l'éclairage étaient réglés en fonction de Jean Leloup qui a offert une prestation à la hauteur des moyens dont il disposait. Un trio rock qui poussait les chansons, une voix qui attaquait les paroles, un rythme d'enfer: pas de présentations de chansons, presque pas de paroles, mais une enfilade de chansons qui en devenait hypnotique à qui se laissait porter par la musique.

    Et puis, il y eut aussi les spectacles qui, comme celui de Leloup, répondaient aux attentes. Denis Richard, bien content de jouer devant un public adulte, lui qui tourne en ce moment dans les écoles secondaires dans des conditions bien particulières (ce qui est le «destin» de ce genre de tournées). Un spectacle bien rodé dans lequel on retrouvait l'essentiel de son disque. Marie-Denise Pelletier qui a su, lentement, de chanson en chanson, créer une montée pour aller chercher la profonde attention du public et qui a offert, en dernier rappel, une amusante chansonnette «Rentrez chez vous» qui confirmait la complicité qu'elle avait développée avec le public. Et, une fois le dernier spectacle terminé, quelque part aux petites heures du matin, Moncton s'est rendormi pour un long sommeil, jusqu'au prochain excès: comme une pluie soudaine de chansons...

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 17 novembre 1997)

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  2. VERS UNE INDUSTRIE DE LA MUSIQUE

    À la Francofête, une trentaine d'artistes acadiens ont enchanté un large public. Au Gala FM en Acadie, le milieu musical acadien a fêté ses réalisations devant 800 spectateurs enthousiastes et des milliers d'auditeurs. Dans le prochain numéro de Ven'd'est, un encarté de 24 pages sur «La musique en Acadie» préparé par la petite publication L'Idéart de l'AAAPNB.

    À l'ombre des spectacles du Coup de coeur francophone et des Vitrines explo-franco-fun qui ont eu lieu en fin de semaine dernière à Moncton, le Contact-Acadie 1997 s'est penché sur l'état de ce que l'on commence à appeler l'industrie musicale acadienne: échanges, offres de services mais aussi conférences et ateliers de réflexion. Tour à tour, des intervenants de la scène acadienne, québécoise et canadienne sont venus nous présenter leur vision du monde un peu secret de la musique populaire.

    Entre 1994 et 1996, tous les artistes qui voulaient faire un disque depuis une dizaine d'années ont eu l'occasion de le faire grâce à des circonstances facilitantes: développement des radios communautaires, ententes Canada/Nouveau-Brunswick et Québec/Nouveau-Brunswick, modernisation des studios d'enregistrement, entente de distribution avec Atlantica et l'enthousiasme suscité par le Congrès mondial acadien. Dans L'Idéart, Roland Bryer affirme que «selon une compilation sommaire de l'AAAPNB, le tiers des 300 albums produits par des artistes acadiens l'ont été depuis 1994.» Mais une fois que chacun a réalisé son disque, qu'il a reçu les boîtes des 2, 3 ou 4000 exemplaires qu'il a fait tirer, il a bien fallu qu'il cherche à les vendre et là, tout ne s'est pas exactement déroulé comme prévu. Une industrie c'est aussi et peut-être même surtout la diffusion, la promotion et la distribution du «produit». Après l'euphorie de 1994-1996, la difficulté d'assurer un suivi médiatique, la quasi-absence de gérants et d'agents d'artistes, la rareté de ce que l'on appelle «les petites salles» et la faillitte d'Atlantica ont ébranlé les fondations de l'industrie naissante: 1997 a été une année particulièrement difficile.

    Durant toute cette courte période d'euphorie des talents se sont affirmés et des expertises se sont développées. Rapidement, des solutions ont été trouvées. Centrée au début autour de la carrière de Cayouche, Distribution Plages a remplacé la mourante Atlantica, donnant en même temps à une firme acadienne le contrôle des disques acadiens, ce qui en soi est fort intéressant. La mise en place du Gala FM est l'autre grande solution parce qu'il lie la dynamique de production des disques et celle de leur diffusion radiophonique: après tout, le réseau des sept radios communautaires rejoint 80 % de la population de langue française du Nouveau-Brunswick.

    Dans son allocution à l'occasion de la table ronde, Lise LeBlanc de la Fédération culturelle canadienne-française incite à une saine prudence dans l'analyse de l'état des lieux: «Nous avons des produits, des réseaux de distribution et de diffusion pas très organisés» sans compter que «le marché reste dans bien des cas à développer.» À cela s'ajoute une visibilité médiatique très inégale selon les régions du pays, l'Acadie étant fortement favorisée par rapport aux autres régions francophones du Canada. Comme l'affirme bien calmement le directeur de Plages, Jean-Marc Dufour: «Nous avons des disques de qualité, il faut maintenant recruter et former des personnes compétentes pour la promotion et la gérance, aménager des infrastructures, mettre en place un système de suivi auprès des postes de radio et aborder le marché québécois.»

    Il faut également convaincre Musicaction, un organisme national qui facilite financièrement la production de disques, d'adoucir ses critères dans le cas bien spécifique du Canada français puisque l'industrie locale n'a absolument pas les moyens de concurrencer les «grosses» maisons québécoises, elles-mêmes minuscules quand on les compare aux multinationales américaines, anglaises ou japonaises. Tout un programme sur lequel les participants aux ateliers ont eu à réfléchir et dont on retrouve les grandes lignes dans le numéro d'Idéart.

    Depuis la fin de 1996, la production de disques acadiens semble vouloir se stabiliser autour d'une quinzaine par année: suffisamment pour desservir le milieu et pour assurer à ceux qui ont déjà un disque sur le marché d'en réaliser un deuxième: car dans cette jeune industrie, rares sont les artistes qui ont plus d'un disque.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 19 novembre 1997)

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  3. TOUT UN GALA CE PREMIER GALA

    Vous le savez maintenant parce que vous l'avez vu, vous l'avez écouté, vous l'avez lu, vous l'avez entendu dire: le premier Gala FM de la musique acadienne a été un franc succès. À la sortie du Gala, une journaliste, micro en main, recueillait les commentaires des spectateurs encore sous le coup de l'émotion de la très belle interprétation de «Septembre 80» par Danny Boudreau, appuyé non seulement par ses musiciens mais par tous les artistes participants. Un des premiers à passer devant elle, Pierre Lamoureux du groupe franco-ontarien Brasse-Camarade, y est allé du simple: «Je suis jaloux, on n'a pas l'équivalent chez nous.» Il faut dire que la finale avait en quelque sorte concrétisé le feeling de la soirée: la chanson avait gagné le prix de la chanson SOCAN de l'année, l'artiste et son groupe étaient en coulisses, la décision de la faire s'est prise sur le champ, la salle a embarqué, la magie a opéré.

    Vous connaissez les vainqueurs, vous savez qui ont été les finalistes et on vous a raconté les facéties des merveilleuses Thérèse et Doris (Éric Thériault et Gérald Arsenault de L'Ensemble Vide ce coup-ci pas mal plein...). Que restera-t-il de ce premier gala et, surtout, quel impact aura-t-il sur la musique acadienne? Il faut d'abord rappeler que la salle était comble et que les sept radios communautaires diffusaient en direct la soirée: combien étions-nous, en tout, à participer? Dans la salle, on sentait à la fois la fierté, la joie et le sentiment de vivre un événement unique. Comme l'a souligné Édith Butler (il me semble que c'est elle), ceux qui ont reçu une Étoile (c'est le nom et la forme de la statuette) pourront dire à jamais qu'ils ont été les premiers à recevoir cette récompense. Édith Butler, invitée surprise, a chanté a cappella sa chanson fétiche, «Le grain de mil», que l'on retrouve sur son troisième album paru en 1976, quelque vingt ans plus tôt alors que la scène culturelle acadienne «émergeait»: une boucle se bouclait.

    Cette soirée était aussi celle des radios communautaires. D'une certaine façon, toute la jeune industrie musicale acadienne rendait hommage aux permanents mais surtout aux nombreux bénévoles sans qui aucune de ces radios n'existeraient. Les 12,000 personnes qui ont voté pour les sélectionnés témoignent éloquemment du rôle fondamental qu'ils ont joué dans la popularisation de la musique acadienne, qu'elle soit country, alternative, pop, rock ou folklorique.

    Comme dans toutes les soirées du genre, il y eut les surprises: les doubles victoires de La Belle Amanchure et des Bons Tymeux, l'unique Étoile du recordman des ventes, Cayouche, l'Étoile d'Ahimsa, la chanson «Septembre 80» (écrite par André Falardeau) et l'absence de Zéro ° Celsius du palmarès alors qu'ils étaient en nomination dans cinq catégories. Puis il y eut les vainqueurs «attendus»: Barachois, Marie-jo Thério, tous deux avec une Étoile, Les Méchants Maquereaux et Denis Richard, tous deux avec deux. Et une curiosité: la catégorie pièce instrumentale de l'année qui plaçait côte à côte Amérythme, Paul J, Saulnier et Les Bons Tymeux qui l'ont, évidemment, emporté.

    Le Gala s'est fort bien déroulé, mené de main de maître par Roland Gauvin, très bien supporté par une équipe technique qui a permis que les artistes invités se succèdent rapidement (compte tenu du contexte), prouvant que ce type de spectacle pouvait être intéressant. À l'avenir, il faudra réinterroger le système de votation uniquement populaire qui encourage peut-être un peu trop l'enthousiasme familial ou local: d'où la surprise du double Étoilé Denis Richard qui avouait bien humblement qu'il n'avait que peu de famille et que par conséquent ses votes devaient venir de véritables fans inconnus. On peut également comprendre pourquoi Zéro ° Celsius n'a rien remporté: le son rock alternatif n'est pas la dominante, loin s'en faut, de l'ensemble des auditeurs des radios communautaires (avec l'exception de CKUM).

    Certaines catégories gagneraient aussi à être redéfinies pour que l'on sache si le prix s'adresse plus spécifiquement au disque ou au spectacle. Il aurait été intéressant de connaître l'ensemble des artistes qui se sont inscrits dans les différentes catégories, ce qui aurait permis de mieux comprendre le processus de mise en nomination et ce qui aurait expliqué l'absence de certains comme Natascha Saint-Pier, Mike Baldwin, Josée Nadeau ou Michel Cardin, sans oublier les Édith Butler et Roch Voisine (quitte à placer ces derniers hors-concours).

    Au tout début du Gala, Roland Gauvin a fait part de l'attribution de certificats à des pionniers de la musique acadienne et d'un prix spécial pour Suroît. L'idée de rendre hommage est fort intéressante, mais encore faudrait-il la développer et en faire un temps précis et important de la soirée. Il faudra aussi décider de la fréquence de l'événement, alors qu'il ne s'est produit qu'une petite quinzaine de disques, amateurs et professionnels, en 1997: au Gala de cette année, les disques des trois dernières années étaient éligibles et la production des années 1994 et 1995 a été exceptionnellement forte.

    Par-dessus tout, le Gala FM a permis d'affirmer la vitalité, la pertinence, la richesse et la qualité de la scène musicale acadienne dans un événement rassembleur. Reste maintenant à définir comment se déroulera la suite...

    (Paru le 21 novembre 1997 dans «L'Acadie nouvelle»)

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