Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

DÉCOUVERTES ET REDÉCOUVERTES D'ACADIE ET DE LA FRANCOPHONIE

par DAVID LONERGAN
  1. DU ZAÏRE AU CAP-BRETON: TRADITION ET MODERNITÉ
  2. LE MONDE DE TIBERT
  3. POUR LES AMIS D'ULYSSE

  1. DU ZAÏRE AU CAP-BRETON: TRADITION ET MODERNITÉ

    La Francofête a été l'occasion de découvrir des artistes moins connus qui nous arrivaient de rivages plus ou moins lointains. Ainsi en a-t-il été de Danielle de la Colombie-Britannique, de Jean-Louis Daulne de la Belgique, de Tibert de la France et de Michelle Boudreau Samson de la Nouvelle-Écosse. Chacun d'eux a produit un disque, qui le présente dans sa réalité, dans ses espérances et dans ses choix. Les quatre s'inscrivent en marge du vedettariat, peut-être par choix, peut-être par hasard, peut-être parce que leur carrière sur disques débute: qui sait ce que l'avenir nous réserve? Ils ont en commun d'être des auteurs-compositeurs-interprètes et d'avoir partagé une fin de semaine à Moncton.

    La musique de Jean-Louis Daulne plonge ses racines dans l'Afrique, dont elle retient une richesse rythmique qui texture non seulement l'accompagnement mais le phrasé même des textes: «C'est si sensas ces sensations» synthétise son art: recherche sensorielle, volonté de fondre corps, voix et âme en un mouvement, un chant, un appel. Son disque contient l'ensemble du spectacle qu'il avait présenté au Coup de coeur qui mettait en «grande» vedette Francine Raymond, sans rien perdre de sa magie. Toutefois, un disque est aussi une abstraction et il est difficile de s'imaginer que les multiples sons qui soutiennent les chansons sont produits avec ses mains, sa bouche, ses pieds quand on n'a pas vu le spectacle. Les thèmes sont variés comme l'expérience humaine mais l'on sent l'implication sociale de ce Zaïro-Belge. Un disque tout en demi-teintes, qui se construit à partir d'un chant d'inspiration africaine, adaptation d'un rite Bangwana, voyage jusqu'à une exceptionnelle interprétation de «Vésoul» de Jacques Brel, pour se clore par un second voyage africain tant dans les mots que dans les rythmes. Résolument moderne, la musique de Daulne s'inscrit entre le «world beat», le jazz, la «chanson à texte française» dans un environnement tantôt lyrique, tantôt ludique. Il intègre tradition et modernité dans une fusion de sa tradition africaine et de sa vie européenne dans ce disque au titre évocateur de «OnomatOpoiia».

    Michelle Boudreau Samson cherche aussi à intégrer le passé de son peuple et sa vie. Tantôt elle le fera par les paroles, tantôt par l'utilisation du violon, parfois par le rythme mais jamais en reprenant un air traditionnel. Boudreau Samson s'inscrit d'emblée dans une musique populaire harmonieuse et mélodique. Ses mélodies sont belles, ses paroles tendres, sa voix riche et modulée, et l'accompagnement se contente de mettre le tout en valeur sans artifice ni grand questionnement. Samson Boudreau n'est pas là pour révolutionner la musique mais pour partager avec le plus grand nombre ses joies et ses peines. En quelque part, elle est à l'opposé de l'univers très fouillé, très recherché de Daulne et en même temps, elle s'en rapproche par sa préoccupation de lier le passé de son peuple et son présent. Elle le fait surtout par les paroles comme dans la très belle «Complainte d'une grand-mère», où elle reprend la forme traditionnelle de la complainte en lui donnant une tension très contemporaine, tout en préservant le caractère plaintif de cette forme.

    Même si elle s'affirme «Libérée», pour reprendre le titre de son album, Boudreau Samson nous offre un disque dans lequel l'optimisme se rapporte davantage à l'expérience humaine individuelle qu'à la vitalité de la culture acadienne francophone, dans son coin de pays qui lui inspire des chansons douces-amères. Elle chante avec intensité et son accent ajoute une étrange qualité à sa voix en la distinguant de ce que l'on pourrait appeler le «son ambiant». Un air du large souffle dans ses chansons et on se laisse embarquer par la clarté du son et des propos. Si le disque de Boudreau Samson est disponible un peu partout en Acadie, il n'en est pas de même de celui de Daulne... Toutefois, les radios communautaires l'ont en main grâce à un programme Acadie/Belgique: à défaut de pouvoir l'acheter, vous pouvez toujours téléphoner pour en entendre des extraits. Vous pouvez également lui écrire par courriel: sowarex@arcadis.be...

    Mercredi prochain: de la France de Tibert à la Colombie-Britannique de Danielle. Jean-Louis Daulne, «OnomatOpoiia», Sowarex, 1996. Michelle Boudreau Samson, «Libérée», indépendant, 1997.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 3 décembre 1997)

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  2. LE MONDE DE TIBERT

    Des rives du Pacifique, Danielle est venue présenter quatre chansons à l'occasion du Coup de coeur qui a mis en vedette Denis Richard et Marie-Denise Pelletier, tandis que Tibert nous est arrivé du Massif Central français pour un spectacle dans la série Explo-Franco-Fun. Puis, avant de quitter la FrancoFête, les deux ont laissé derrière eux quelques exemplaires de leurs premiers disques.

    Danielle m'avait surpris par la force de sa voix, par l'urbanité du propos, par la richesse sonore de sa violoniste. Si la violoniste est absente du disque, les deux autres qualités s'y retrouvent. Encore plus que sa prestation scénique, l'enregistrement fait penser à Geneviève Paris, tant dans la voix que dans certains thèmes et même dans certaines façons d'agencer les mots. Je pense entre autres à «Couchers de soleils et levers de lune», une complainte langoureuse dans laquelle une femme, qui pourrait être Danielle, marche «dans les rues la nuit.» J'y retrouve l'écho de «Premier amour» dans l'album «Miroirs» où Paris chante: «Je marche tout le temps - Le jour comme la nuit.» Et, plus proche encore, cette façon de chanter la lamentation d'une voix qui s'éternise.

    Le disque est fondamentalement rock, porté par une alternance de guitares dont celle de Danielle, de cuivres et de claviers, le tout dans un esprit funky. Elle se raconte, elle et la société dans laquelle elle vit et agit. Le disque s'intitule «50/50», du titre d'une des chansons et se divise en chansons françaises (7) et anglaises (6) dans un effort sans doute vain de s'affirmer membre des deux communautés. De ce bilinguisme ressort le même curieux effet que dans le disque de Zéro ° Celsius: le disque balance entre deux mondes comme s'il craignait de prendre position. Il s'ensuit que l'on ne va pas au bout d'un des horizons et que les fautes d'orthographe sont nombreuses dans les textes français du livret. Certaines chansons émergent comme la bizarrement titrée, «Tktut tktut tktut» par son rythme ou «Couchers de soleil,,,» par son thème. Je retiens la chaleur de la voix, la volonté de se dire là où elle est comme dans «Traffic», une chanson anglaise sur Vancouver.

    Si la parole de Danielle (Hébert de son nom complet) réfère plus à son expérience personnelle, celle de Tibert est résolument sociale. Accompagné d'une instrumentation rock «traditionnelle» à laquelle se greffent à l'occasion des flûtes et une mandoline et des accents issus du folklore, Tibert raconte sa vie et celle des siens dans leur petitesse, leur quotidienneté et, en même temps, dans la grandeur tragique de l'homme. Ainsi dans «La Petite Reine», un coureur cycliste de deuxième ordre fonce sur son vélo: «C'est sa manière - De cacher la misère» dont le seul espoir consiste à rater un virage lors d'une descente folle et de trouver ainsi refuge dans l'au-delà. Ou encore ce pauvre «Lucien-la-Fugue», précédé d'une introduction à la mandoline, réminiscence des airs de folklore, et dont la pauvre fugue le conduit toujours au même remblai d'où «il écoute gronder la route - Rêvant sans doute» et qui finit dans un asile, là où il ne dérangera plus personne. Enfin, cette troublante marche, «C'est là-bas», sur les réfugiés jetés bien malgré eux sur les chemins où ils rencontreront peut-être la mort qu'ils fuient: une chanson dans laquelle la flûte n'est pas sans évoquer celle du joueur de pipeau de la légende.

    Chaque chanson commente par une anecdote une réalité précise mais toujours dans un grand élan d'espoir. La chanson la plus symbolique du disque est peut-être «Dobridan» où il répète un vers à la fois, en français, en anglais, en allemand et en espagnol le texte suivant: «Ami de l'Est - Comment vas-tu? Sans nation, juste ami - Amène-toi - Avec ta langue - Avec ton âme.» Il y a dans la voix rocailleuse de Tibert une volonté, une affirmation plus sereine que colérique qui donne à ses chansons un pouvoir mobilisateur, sans que l'on tombe ni dans un extrémisme gauchiste ni dans un moralisme de droite. Le sentier qu'a choisi Alain Rocher de son vrai nom, est étroit et ne le conduira peut-être pas au sommet du palmarès. Mais des chansons comme «Raoul-et-moi», sur la difficulté de ne pas se laisser sombrer dans la médiocrité de la routine, ou «Le Beau spectacle», sur le racisme et la violence gratuite, sont à la fois populaires par leur force mélodique et la simplicité de leurs textes et riches par la profondeur du propos.

    Malheureusement, ces deux disques doivent être durs à trouver... Danielle, 50/50, C.P. 183, 1896 West Broadway, Vancouver, C.B., V6J 1Y9. Tibert, C'est là-bas, 2, rue de l'Ancien Château, 42270, Saint-Priest-en-Javez, France (ou encore aux soins de la SNA)

    (Paru le 10 décembre 1997 dans «L'Acadie nouvelle»)

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  3. POUR LES AMIS D'ULYSSE

    Le poète et romancier Ulysse Landry est aussi, on le sait, un auteur-compositeur-interprète qui se présente à l'occasion dans les différents lieux et bars, poussant ses chansons devant des publics conquis depuis longtemps. Tous ceux-là prendront plaisir à écouter «Prendre le temps», son premier disque compact.

    Ulysse Landry est un timide qui prend la parole timidement mais fermement. Pas de grands sparages, pas d'éclats mais une constance, une continuité, une fidélité dans le propos et dans la forme. Un disque fait sans moyens, sans haute technologie, un disque pour des amis, comme un cadeau: la voix d'Ulysse, sa guitare, à l'occasion son harmonica et une autre voix, celle de Francine McClure et, sur une chanson, celle de Martin Landry. Sa poésie est à la limite du prosaïsme, reflet de la vie quotidienne, de sa simplicité: «Je suis un Acadien de Cap-Pelé - Qui mange du hareng salé - J'aime bien mon père et ma mère - Qui ont pris la peine de m'élever - Il m'arrive parfois de m'ennuyer - Des goélands au bord de l'eau» chante-t-il dans «Ç'a pas d'allure». Ses mélodies sont simples dans l'esprit des chansonniers du début des années 1960, à l'époque des boîtes à chansons, à l'époque où Bob Dylan n'était pas encore électrique et où lui-même abordait l'adolescence.

    Le disque s'écoule dans une tendre monotonie, brisée une fois par une tyrolienne typique d'une certaine musique western. On a d'ailleurs l'impression que sa musique est cousine germaine du western, tant par la façon d'écrire que par la simplicité des mélodies. Il privilégie l'anecdote tout en laissant la place belle à la réflexion, à la leçon, comme dans la chanson titre de l'album, dans laquelle il énumère toutes sortes de façons de prendre son temps. Le disque évoque aussi son second recueil de poésie, «L'Espoir de te retrouver», publié aux Éditions Perce-Neige en 1992: une même approche du vers et un même désir de nommer ce qui l'habite, sans fioritures, sans grandes images. Les poèmes de ce recueil sont proches des textes en prose et je me suis demandé s'il aurait été plus musical de les présenter en prose plutôt qu'en vers, ce qui aurait pu donner une autre rythmique à la lecture en faisant ressortir le caractère quotidien et anecdotique. Ainsi cette phrase qu'il a répartie en neuf vers: «Dehors ma voiture m'attend pour m'entraîner, me faire participer au déroulement de cette vie économique; j'en ai à peine envie mais les factures qui traînent sur le frigidaire finissent par me convaincre.»

    Landry a toujours eu des préoccupations sociales et il dénonce dans ses écrits les injustices et les abus de pouvoir. Mais le ton change au fil des ans: son premier recueil, «Tabous aux épines de sang», paru en 1977 aux Éditions d'Acadie, est de loin le plus virulent tandis que son roman, «Sacrée Montagne de fou», paru aux Éditions Perce-Neige en 1996 et qui lui a valu le prix France-Acadie, aboutit à la folie: la contestation pure ne peut pas aboutir, semble affirmer Landry. Dans «L'Espoir de te retrouver», on sent la sourde désespérance qui s'empare du poète quand il regarde ses impossibles rêves de jeunesse. Le disque est également porteur de ce pessimisme mais il le transpose par la musique, par l'appel à l'humour, à la dérision: «Je suis un modèle de l'année passée - En retard pour l'année prochaine» chante-t-il dans «Ç'a pas d'allure», une des meilleures chansons du disque.

    J'ai eu comme l'impression qu'Ulysse Landry avait fait ce disque pour tenter le destin, pour s'approcher d'un rêve secret, pour oser ce qu'il n'oserait jamais faire dans la vie ordinaire. Par la médiation de la chanson, il se donne à nous dans sa simple humanité, sans chercher à tricher. En cela son disque et ses livres sont semblables. Ils nous présentent la quête de vérité d'un homme qui n'a d'autre prétention que d'être honnête. «Le silence est une musique qui se tait - Qui étouffe -Toutes les émotions qu'on ne dit jamais» a-t-il déjà écrit. Ce disque est sa façon de vaincre le silence. Il ne fera jamais les palmarès mais qu'importe, comme il me l'a dit, il l'a réalisé pour ses amis et, soyez-en assuré, si vous appréciez Ulysse, vous le retrouverez sur ce disque tel que vous le connaissez.

    (Paru le 17 décembre 1997 dans «L'Acadie nouvelle»)

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