Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

COUNTRY, FOLK ET FOLK ROCK

par DAVID LONERGAN
  1. L'AMOUR DU COUNTRY
  2. CAYOUCHE: L'IMPÉNITENTE IMPERTINENCE
  3. 10,000 PERSONNES EN FÊTE (MÉGA-SPECTACLE de MEMRAMCOOK)

  1. L'AMOUR DU COUNTRY

    Oneil Devost a du front tout le tour de la tête et une tête de cochon. Il y a bien longtemps, il a décidé d'être un chanteur country, d'avoir un club de nuit, d'être heureux avec sa femme et d'aimer ses enfants. Mais, avant d'en arriver là, il a vécu plusieurs années difficiles. Il voulait les partager avec son monde, avec le monde. Alors, il a demandé au professeur et écrivain Albert Roy d'écrire ses confidences. C'est ainsi qu'est né le livre: «Oneil Devost: Confidences sur un air country».

    Qu'est-ce qu'une vie? Un court passage entre deux inconnus. Que reste-t-il de ce passage? Quelques souvenirs dans la mémoire des proches qui s'estompent puis disparaissent en l'espace de quelques générations. Comment laisser une trace de notre passage? Oneil Devost a enregistré des disques. Mais il voulait se raconter plus directement. Il voulait témoigner: écrire une autobiographie. Sauf que, même s'il écrit ses chansons, le français n'est pas sa matière la plus forte. D'où l'idée de faire appel à Albert Roy, auteur bien connu dans le Madawaska. On a donc la rencontre d'un homme simple, entier, qui ne prend jamais de détours, et d'un écrivain qui aime bien aussi se raconter mais qui utilise pour le faire les formes littéraires. Albert Roy a branché son magnétophone et il a écouté Oneil Devost lui conter sa vie. Oneil est retourné à son club, «Le Paradis du prisonnier», et Albert a dû répondre à la question: quoi faire avec toutes ces confidences, toutes ces anecdotes. Comment, comme il l'écrit lui-même dans son introduction «aller chercher le vrai Oneil»?

    Albert Roy a choisi de garder le ton de la conversation, de la confidence, de l'intimité, sans jamais intervenir pour commenter, préciser, voire corriger. En lisant ce livre, on lit Oneil Devost, le même Oneil Devost que l'on écoute dans des chansons qui ne pèchent pas par un surplus de subtilité. Le monde d'Oneil est simple et ne s'embarrasse pas trop des gris. Et Albert Roy a su préserver ce regard franc sur le monde. C'est pour ça que ce livre est plus proche de l'autobiographie que de la biographie, en ce que le signataire n'est que la «main» qui trace les signes après les avoir épurés des «fautes» de langue et de style, et non pas un interprète de la vie de quelqu'un. Ce qui fait aussi que ce livre est tout à fait dans le même esprit que les disques.

    Le country est la musique du coeur, comme le dit Devost: «country, chansons qui expliquent la vie, la mort; chansons qui parlent de la réalité de tous les jours. La musique y met de l'âme». Dans «Le Système», son plus récent CD, on retrouve son point de vue sur la société, la nécessité de «fouiller nos souvenirs», la modestie de l'homme face à Dieu, l'hommage à son père, son amour pour Colette, sa femme. Et son fils, Tim, y interprète même un très bon «Edmundston Blues». Le livre est aussi «country» que les chansons: les deux partagent une même simplicité.

    Évidemment, ce livre n'est pas une oeuvre littéraire. Par contre on y retrouve des pages d'une vérité profonde; je pense en particulier à celles où Oneil parle de son enfance, de ses erreurs, de son errance, de sa rencontre avec Colette. J'aurais voulu en apprendre plus sur son cheminement plus spécifiquement musical, dont il parle finalement très peu. Pourtant, dit-il: «La musique fut toujours omniprésente dans mes années de vache maigre et de vache grasse. Elle fut ma porte de sortie.» Mais on ne le sent pas assez dans le texte. À un moment donné, Devost parle d'un deuxième livre. Parions qu'il sera centré autour de la musique.

    Albert Roy, Oneil Devost: Confidences sur un air country, biographie, St-Basile, Au mot juste (tél.: 263-5881), 1996, 200 p. Oneil Devost, Le Système, CD et cassette, Edmundston (tél.: 735-3003 ou 739-6745), 1995, 10 chansons.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 17 juin 1997)

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  2. CAYOUCHE: L'IMPÉNITENTE IMPERTINENCE

    Cayouche. Les pieds sur une caisse d'Alpine, les fesses sur un tabouret, une guitare sur les genoux, une barbe de mage. Un regard malicieux, piquant. «Un vieux hippy» annonce le premier disque. «Moitié-moitié» semble répondre le deuxième.

    Je l'ai vu en spectacle lors de ce Frolic de Cap-Pelé qui a coulé sous l'eau (en 1995). Lui, il passait l'après-midi. Les enfants et les jeunes adolescents étaient nombreux, agglutinés au pied de l'immense scène. Comme pour briser la distance. Et Cayouche leur chantait des chansons qu'ils connaissaient, qu'ils reprenaient en choeur, qu'ils riaient. Est-ce l'image du barde qui s'imposait? Ou celle de l'impertinent? Ou un mélange des deux: le vieux sage qui sait que la vie n'est pas si sérieuse que ça et qu'il y a de la place pour une saine distance entre soi-même et ce que le système voudrait qu'on soit?

    Je l'ai revu au Kacho, ce bar de l'Université de Moncton. Une salle enfumée. Toujours la caisse de bière sous les pieds. Les adultes étaient nombreux, agglutinés au pied de la minuscule scène. Prêts à l'envahir. Comme pour devenir des participants au spectacle. Et Cayouche leur chantait... Comme les enfants, les adultes connaissaient ses chansons, chantant au moins aussi fort que lui, compensant l'absence de micro par la force du nombre. Et Cayouche levait sa bière, clignait de l'oeil et grimaçait. Qui étaient-ils ceux et celles qui s'égosillaient allègrement en chantant: «On n'est pas fou, pis on n'est pas fin - On n'est pas chez nous mais on est ben - On vit sur l'bien-être social - On attend not' chèque dans boîte à malle»? Des travailleurs «ben ordinaires», des étudiants à la recherche d'un peu de zeste, quelques artistes, des marginaux et, finalement, toutes sortes de monde mais pas ces assistés sociaux qui sont l'objet de la chanson. Ou plutôt, ce n'est pas l'apologie du BS que fait Cayouche, non, c'est plutôt un hymne à la différence, à ceux qui réussissent à faire des pieds-de-nez au système. Il parle pour tous ceux qui rêvent de faire réparer leur Harley-Davidson et de se faire chaser» (à l'anglaise) par toutes les polices de Caraquet, comme il le chante dans «L'hiver s'en vient».

    Mais derrière ce caractère frondeur, et pas très loin, le Cayouche au coeur tendre, fort en gueule mais généreux de coeur, aux valeurs simples: «J'veux rester au N.-B. - Avec mes chums - Pis faire de la musique» affirme-t-il dans «Le frigidaire». De temps en temps, visiter le «Bootlegger»: «T'as pas besoin de manger - Pis tu peux boire - Ça prend juste un p'tit peu d'argent». Mais pas boire comme un défoncé, ou du moins pas en conduisant: «L'alcool au volant c'est criminel - La bière vient chaude pis la poche te gèle - Si tu bois en drivant - T'es tout l'temps arrêté - À tous les cinq milles pour pisser». Cette strophe synthétise mieux que toutes les autres le personnage. Un message de sagesse: on ne boit pas en conduisant. Un détournement de sens: on se fait arrêter, ce qui sous-entend par la police, mais comme tout le monde s'y attend, il introduit une image comique qui ne contredit pas le mot attendu mais lui permet d'alléger le caractère moraliste de sa chanson. Et, enfin, une vulgarité verbale mais porteuse de vérité: ceux qui boivent en conduisant placent leur bière entre les deux cuisses... En utilisant un terme «cru», il s'assure de la complicité de tous les jeunes qui ont de meilleures chances de se souvenir ainsi de la leçon. Ces quelques mots ont suscité chez certains un émoi dont Cayouche a dû être à la fois surpris et flatté. Soulignons que cette chanson est également la seule à bénéficier d'un orchestre et d'un choeur, ce qui contribue à la distinguer des autres (d'autant plus que l'arrangement est excellent).

    À une autre époque, le roi avait dans son entourage un fou du roi qui avait pour mission de lui dire ce que le peuple pensait. Tâche difficile et ingrate puisqu'il fallait dire tout haut ce que le monde chuchotait en cachette. Pour ne pas paraître révolutionnaire et baveux, le fou du roi utilisait l'humour. Ainsi, par de joyeuses impertinences, il soumettait au roi des faits, des remarques, des plaintes qui auraient conduit toute autre personne directement dans la chambre des tortures. Un peu comme le fou du roi, Cayouche se situe en marge de la société, mais sur sa marge intérieure: «J'suis un vieux hippy - L'hiver comme l'été -J'essaye pas de changer le monde - J'essaye rien qu'à m'ajuster». En ce sens, il me fait penser au Tex première manière, celui des «Complexes d'la chanson canayenne» (1960) et qui s'affichait comme «Le Dernier des vrais», son microsillon de 1963: celui qui ne s'appelait pas encore Lecor et dont l'accompagnement se limitait aussi à une unique guitare.

    Et tant qu'il y aura des choses à dire au pouvoir, il y aura des Tex et des Cayouche. Discographie: «Un vieux hippy» (1994) et «Moitié-Moitié» (1996), Distribution Plage, C.P. 5621, Caraquet, E1W 1B7, tél.: (506) 727-3530, fax: (506) 727-3545.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 25 juillet 1997)

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  3. 10,000 PERSONNES EN FÊTE (MÉGA-SPECTACLE de MEMRAMCOOK)

    Une foule joyeuse d'environ 10,000 personnes a fêté le 15 août en assistant au Méga Spectacle présenté sur le terrain de l'Institut de Memramcook. Tour à tour, Marie-jo Thério, Zachary Richard, Suroît, Bois Joli et le Glamour Puss Blues Band sont venus offrir aux spectateurs enthousiastes plus de sept heures de chansons, entre 20 heures et 3 heures du matin.

    Dès l'ouverture du site, vers 18 heures, il était clair pour les organisateurs que l'objectif de 5,000 personnes serait dépassé. Rapidement, les places de stationnement venaient à manquer et, tandis que la file de voitures stationnées en bordure de la route s'éloignait du site, plusieurs résidents du secteur ouvraient des stationnements payants dans leur cour: occasion d'aller chercher un petit «cinq» vite fait. Devant la grande scène couverte, le site avait été divisé en deux sections: côté droit, les assoiffés, côté gauche, les sobres. Le côté droit avait accès à tout le devant de la scène tandis que le gauche était aménagé avec de nombreuses chaises de parterre. Sans être radieux, le temps était doux, fraîchissant avec la nuit. Une lune légèrement brumeuse s'élevait entre le Monument Lefebvre et l'Institut tandis que Marie-jo Thério attaquait «Moncton». «La vie», nous a-t-elle avoué, «nous emmène sur des sentiers qu'on n'avait pas trop imaginés à 15-16 ans».

    Fidèle à elle-même, un peu surprise de chanter alors qu'il faisait encore jour («Au moins, je vous vois»), Marie-jo a donné un spectacle d'un peu plus d'une heure, essentiellement composé de chansons de son album, auxquelles elle a ajouté sa version de «l'Évangéline» de Michel Conte et deux autres chansons dont la très théâtrale «Oublier». Elle avait à ouvrir le spectacle et, par conséquent, à réchauffer la foule qui continuait à grossir à vue d'oeil. Entreprise difficile dans un contexte où une bonne partie des gens se lançaient à l'assaut du bar-tente beaucoup trop petit pour l'afflux soudain de tant de clients. Écrasés les uns contre les autres, rendus impatients par une attente qui dépassait la demi-heure, les amateurs d'un bon verre de bière fraîche émettaient un bourdonnement qui créait un mur de bruit contre lequel la voix et l'orchestre de Marie-jo allaient s'écraser. Côté scène, par contre, tout n'était qu'attention. Une femme passait à mes côtés et, à défaut de l'entendre, je voyais ses lèvres former les mots de la chanson tandis qu'elle se faufilait fluidement vers la chanteuse.

    Bien appuyée par un quatuor classique (pour le rock: deux guitares, basse et batterie), Marie-jo nous a entraîné jusque dans la nuit qui a accueilli Zachary Richard. Chapeau de planteur sur la tête, accordéon Acadian en mains, Zachary effectuait une entrée sur une chanson rythmée qui se terminait par un lancer de chapeau dans la foule aussitôt conquise et beaucoup plus attentive: les gens voulaient swinguer et Zachary l'avait compris. Bien appuyé par son trio franco-américain, le poète de «Faire récolte» (son tout nouveau recueil chez Perce-Neige) a alterné anecdotes et chansons tirées pour la plupart de ses plus récents disques français («Cap Enragé») et anglais («Snake Bite Love»), convainquant aisément la foule de danser le «crawfish». Terminant avec «une chanson écrite durant l'après-midi», la classique «Travailler c'est trop dur» et l'incontournable «Réveille», toujours aussi émouvante, Zachary disparaissait tandis que le halo de la lune s'adoucissait pour laisser la vedette à un gentil mais maigre feu d'artifice. Quelqu'un m'a alors souligné, indigné, que Zachary avait chanté cinq chansons en anglais et six en français en cette soirée de fête nationale des Acadiens. Je n'ai pas su quoi répondre.

    Suroît attaquait alors avec un instrumental d'une belle vigueur qu'il enchaînait avec un de ses grands succès, «Léo». D'un coup, la foule s'est resserrée autour de la scène. Il était 23 heures 20 et l'une des organisatrices m'annonçait qu'on avait très certainement atteint les 10,000 entrées. La lune se dégageait et affaiblissait la Grande Ourse que l'on devinait au-dessus de la scène. L'énergie du groupe était très communicative et leur cohésion comme musiciens donnait à leur prestation une force qui a littéralement capté les spectateurs, l'emportant sur la cohue qui régnait dans la zone du bar, toujours aussi débordé.Tour à tour, les membres du groupe ont chanté et effectué des solos, changeant d'instruments, laissant aux présentations une simple fonction de respiration. Comme l'affirmait tout bonnement Alcide Painchaud: «On fait lever le toit», tandis que la lune et les étoiles se cachaient prudemment derrière les nuages. À l'arrière du groupe, des jets de fumée créaient un mur de couleurs chatoyantes qui rebondissaient selon le mouvement des projecteurs. Les chansons de mer et de pays du groupe, en particulier celles de Kenneth Saulnier, trouvaient là un public attentif et habité des mêmes images. Le climax de la soirée a été atteint à ce moment-là.

    À 1 heure du matin, Bois Joli est venu soutenir l'enthousiasme d'une foule qui avait commencé à se disperser et qui, de quart d'heure en quart d'heure, diminuait rapidement. La musique sans prétention de ce groupe a su plaire aux irréductibles fêtards et, pour la première fois, le bar a vu sa ligne d'attente fondre à presque rien. Le côté «sobre» pratiquement abandonné, seul se maintenait une foule petite et compacte, du côté des assoiffés maintenant apaisés, alors que le Glamour Puss Blues Band faisait son entrée à 2 heures 30. Fidèles à eux-mêmes, les bluesmen ont offert un court mais intense spectacle de blues, tout en français, qui s'est clos par un extraordinaire solo de batterie électronique de Ronald Dupuis qui a littéralement ébahi le dernier carré de spectateurs.

    Il était 3 heures, le sol du côté droit était couvert de verres de plastique écrasés. Une lourde odeur de bière effaçait l'odeur terreuse de la nuit. Accoté sur une des clôtures, un jeune homme dort lourdement. La petite foule se disperse dans le silence de la nuit que seul le son des moteurs vient maintenant habiter. Les musiciens ramassent leurs instruments, les techniciens rangent le matériel, les agents de sécurité ferment le site. Demain sera jour de ménage.

    (Paru dans «L'Acadie nouvelle», 18 août 1997)

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