Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

LA CHANTEUSE DES ÉTATS

par DAVID LONERGAN

Seule sur scène, une guitare acoustique en bandoulière, sous un éclairage minimal: la Franco-américaine Josée Vachon a présenté en toute simplicité ses chansons à un public clairsemé mais attentif dimanche dernier à la salle Jeanne-de-Valois de Moncton.

La Nouvelle-Angleterre a connu une immigration francophone importante entre 1840 et 1930. Lors du recensement fédéral de 1980, 13 millions de personnes se sont identifiées comme Franco-américaines. Dans sa passionnante Histoire des Franco-américains de la Nouvelle-Angleterre 1775-1990 (Éditions du Septentrion, 1991) Armand Chartier estime qu'il y a encore aujourd'hui un million de francophones dans le Nord-Est des États-Unis. Malgré tout, affirme l'historien, «les Franco-américains restent une des minorités les moins visibles, les moins connues du pays». Depuis longtemps, il existe une chanson populaire francophone en Nouvelle-Angleterre. Ainsi, au début du XXe siècle, les frères Champagne en écrivaient et les éditaient à Lowell, Mass. La première poète du Québec, Blanche Lamontagne a même vu un de ses textes, «Soir», être mis en musique par Philias en 1914... Dans son spectacle, Josée reprend un des plus grands succès des frères, «L'amour c'est comme la salade» qui date de 1929.

Josée Vachon est arrivée aux États à l'âge de sept ans et à 19 ans elle a choisi d'y faire souche et de s'affirmer comme Franco-américaine. Ses chansons relatent son expérience de vie, aussi bien la difficulté de la survivance du fait français que le plaisir de vivre là où elle est. Si la nostalgie est présente, si l'ombre du pays de Québec se profile de temps en temps, si une véritable et constante présence de la langue française lui manque, elle affirme aussi clairement son amour pour le coin de pays où elle s'est installée. En plus de chanter, elle anime à la télévision l'émission franco-américaine «Bonjour» diffusée sur les chaînes culturelles américaines (que l'on peut capter ici) et qui a fêté récemment sa 500e. Depuis son premier enregistrement en 1983, Josée a produit sept disques solos et un avec le groupe Chanterelle. Les trois plus récents présentent les différentes facettes de son art et elle a d'ailleurs puisé dans les trois pour construire le tour de chant qu'elle a donné à Moncton. Dans Collection vol. 1 (1993), elle a réenregistré ses principaux succès ce qui permet leur passage de la cassette au disque compact. Le ton général se rapproche d'Édith Butler. Les chansons proviennent du folklore, du répertoire contemporain et de l'imaginaire de la chanteuse. La principale faiblesse du disque se trouve dans les reprises de chansons connues comme «Ma mère chantait»; non pas qu'elle les chante mal mais tout simplement parce que ces chansons n'ajoutent rien à sa parole.

Le traitement des chansons traditionnelles est plus classique que celui de Chanterelle. Josée s'adresse au public de la chansonnette et, pourrait-on dire, au public plus âgé qui était d'ailleurs celui du spectacle de Moncton. La présence de «Partons la mer est belle» et de «Évangéline» donne la tonalité de sa sélection. Quant à ses compositions, les plus intéressantes sont celles où elle cherche à définir et à exprimer sa franco-américanité. Il flotte sur l'ensemble une atmosphère country, en particulier sur «Vingt-cinq ans d'amour» qu'elle chante avec Georges Hamel.

Chanterelle regroupe en plus de Josée, la violoneuse Donna Hébert et la guitariste Liza Constable. Leur disque compact, French in America (1994) se situe dans la lignée de ce que fait le Quigley Ensemble. Le climat est nettement folklorique, la saveur parfois cajun ou même country et la préoccupation souvent sociale: le groupe se compose de femmes qui savent ce qu'elles veulent livrer comme message. La complainte franco-américaine «Départ pour les États» et les originales «The Shuttle» (composée par Donna Hébert), «French in America» (Josée) et «Leavin' Train» (L. Williams) traitent aussi bien de l'immigration que des difficultés des travailleuses. Trois des douze chansons sont en anglais: Donna Hébert revendique son héritage francophone par la musique car elle n'a jamais parlé la langue... Un disque très intéressant.

Le tout récent Ça fait rire les enfants (1997) est tout à fait dans la lignée de Carmen Campagne et de cette chanson pour enfants bien faite, plus ou moins folklorique, souvent humoristique et quelquefois un peu plus aventureuse sur le plan musical. Ainsi, son «Les non non blues» est à la fois drôle et composé comme un blues. Sa reprise du «Tout le monde a la grippe» de La Bolduc est également fort réussie: ce disque ne révolutionne pas ce type de chansons mais ne le dépare pas non plus.

En Nouvelle-Angleterre, Josée Vachon est connue et reconnue. Mais, en sortant de chez elle, elle se confronte aux autres qui travaillent dans le même esprit qu'elle et, si l'on excepte Chanterelle, elle ne se démarque pas suffisamment pour s'imposer autrement que dans des circuits «alternatifs»: les spectateurs monctoniens lui ont réservé une belle ovation. Il est toujours agréable d'écouter ce qui nous fait plaisir.

Pour commander ses disques: CéVon Musique, PO Box 2235, Amherst, MA 01004,
tél.: 413 253-2315, fax: 413 253-7863.

(Source: la revue «Acadie nouvelle», 10 avril 1998)

début Début