Page d'accueilChroniques musicales acadiennes

Glossaire

par DAVID LONERGAN

Le bar était enfumé et les rythmes lourds du rhythm and blues s'échappaient dans la rue à chaque fois que la porte s'ouvrait. Au fond, sur une scène minuscule, cinq musiciens serrés les uns contre les autres semblaient tout surpris d'avoir devant eux un public qui débordait jusque dans la rue. Le Glamour Puss Blues Band venait d'apparaître dans le paysage musical de Moncton en faisant la joie des vendredis soirs de Chez Groutcho's en cet automne 1995.

L'aventure aurait pu ne durer que quelques mois et le bassiste Paul Boudreau, le claviériste Roger Cormier, le batteur Ronald Dupuis, le guitariste Travis Furlong et le saxophoniste Philippe Lucy (remplacé fin 1997 par Don Rodgers) n'auraient pas été frustrés pour autant: rien ne dépassait le plaisir qu'ils avaient à revisiter les classiques du blues et du rhythm and blues en suscitant l'enthousiasme d'un groupe de spectateurs fidèles qui revenaient de vendredi en vendredi.

Puis, rapidement, la renommée du groupe a dépassé les frontières de ce petit bar. D'un spectacle à l'autre, leur répertoire s'est enrichi, leur son s'est affirmé et leur cohérence s'est développée. Aux classiques se sont ajoutés des compositions de Cormier et Furlong. En avril 1997, le groupe enregistrait un premier album éponyme sur lequel on retrouve 14 chansons: dix originales, deux adaptations fort amusantes et deux classiques. Le son est cru: le groupe ne disposait pas des mêmes moyens du Éric Clapton rendant hommage aux maîtres du blues dans «From the Cradle». Néanmoins, le disque est habité du son qui rend le blues si proche des sens, des émotions et des vibrations intérieures.

Le blues est une musique du coeur, une musique primale qui parle de choses simples et essentielles d'une façon directe et chaleureuse. Il raconte l'expérience humaine dans toute sa nudité et ne s'embarrasse pas de périphrases. Les compositions de Cormier et Furlong s'inscrivent dans la tradition et puisent largement dans le fond folklorique du blues. Car le blues est une musique qui se cite, qui fait référence à elle-même. Les nouveaux compositeurs reprennent des suites d'accords, des thèmes musicaux, des arrangements aux anciens, non pas dans un esprit de pillage ou de plagiat, mais dans une mouvance historique qui donne au blues sa profondeur et qui préserve la part des premiers créateurs en les rendant toujours actuels: le blues est une musique de racines et c'est ce qui fait sa force. Les musiciens de musique folklorique font de même depuis des siècles.

Une des chansons de l'album, «One way line» se veut un hommage direct à l'histoire du blues. La musique réunit un ensemble d'éléments qui viennent d'autres chansons en les modifiant légèrement pour leur donner un caractère universel, comme si cette chanson retenait l'essence du blues. Furlong m'a dit s'être servi de quatre chansons mais, en fouillant dans ma discothèque, j'ai retrouvé des traces d'autres chansons. Car les quatre airs retenus par Furlong s'inspirent à leur tour d'autres airs... Ce qui fait qu'en une chanson, on a une petite histoire du blues et du rhythm and blues. On y retrouve la souvenance de «Blues before sunrise» et «How long blues» de Leroy Carr (décédé en 1935), de «Sinner's prayer» de Lowell Fulson (né en 1921), de «Driftin'» de Charles Brown (né en 1922), de «It hurts me too» et de «Standing at the crossroads» d'Elmore James (1910-1963), de «See see rider» de Ma Rainey (1886-1939) et de «Down in the alley» de The Clovers (groupe qui a existé de 1947 à 1961). Et je suis sûr que la liste pourrait s'allonger.

De la même façon, en écoutant attentivement «Dont wan't your love», on y retrouve une sonorité qui rappelle le «Unchain my heart» de Ray Charles (né en 1930). C'est ce caractère auto-référentiel mais non servile qui donne à la prestation du groupe sa chaleur et sa pertinence. Ce n'est pas un «groupe hommage» (par conséquent figé dans le temps) mais bien un groupe de blues «vivant», en devenir. Et comme ils sont tous d'excellents instrumentistes ils peuvent réinterpréter le fond général du blues à leur façon.

Leur disque est finaliste dans la catégorie blues aux ECMA qui se déroulent en ce moment à Halifax. Qu'ils gagnent ou non ne changera rien à leur destin: le blues est plus vivant que jamais et ils en sont les meilleurs porteurs en Acadie. Car, ne l'oublions pas, ce groupe est aussi acadien, ce qui explique ses incursions dans le zydéco, musique elle-aussi fortement imprégnée de blues, et la présence de deux blues aux paroles françaises.

Glamour Puss Blues band, 1997, disque compact et cassette, production indépendante,
Distribution Plages, 1 800 433 2879.

(Paru dans «L'Acadie nouvelle», le 30 janvier 1998)

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